« Chasse aux Épées » : Les Samouraïs Prennent le Contrôle

Au 16ème siècle,  une grande chasse est lancée à travers l’archipel nippon : armes à feu, katanas et couteaux sont confisqués par l’armée. L’objectif ? Décourager les rébellions et renforcer l’autorité samouraï. Récit d’un chapitre oublié (et décisif) de l’histoire japonaise.

Le sabre – katana – est l’arme par excellence du guerrier nippon. Il est porteur d’une symbolique riche : selon une ancienne croyance, « le sabre est l’âme du samouraï » (katana wa bushi no tamashii). C’est la raison pour laquelle les combattants se l’approprient au cours de cérémonies ritualisées, et le conservent même en dehors du champ de bataille. Une coutume qui perdurera jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, qui voit un certain nombre d’officiers vaincus (ou de civils préférant éviter la capture) se faire hara-kiri selon la méthode ancestrale.

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Butin de guerre : les soldats alliés réquisitionnent les sabres des soldats japonais. (Credit: Paul Martin via Japan Forward)

Le port d’arme ne fait l’objet d’aucune loi sur l’archipel avant le XVIème siècle. On retrouve donc des épées dans des coins pour le moins inattendus : cachés dans l’obscurité des monastères ou dans les huttes des paysans. Autant de sources potentielles de turbulences pour les autorités centrales…

Vagues à lames

A l’époque, le Japon n’est pas encore unifié. C’est un territoire composite, divisé en provinces plus ou moins hostiles les unes envers les autres. Il existe tout de même un gouvernement central, qui place le pouvoir entre les mains du régent impérial (kampaku), protégé par la noblesse samouraï ; mais les luttes de clans ne manquent pas. Seigneurs régionaux et vassaux peu scrupuleux contestent l’autorité du régent, Hideyoshi, alors que ce dernier s’efforce d’unifier l’archipel à coups de conquêtes et d’invasions-éclair. Finalement parvenu à son but en 1588, le régent décide d’organiser une véritable « chasse aux épées » (katanagari) à l’échelle du pays.

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Le Japon à la fin du XVIè siècle : le territoire grisé compose la zone d’influence du pouvoir central.

L’objectif est clair : empêcher tout clan séditieux de prendre les armes et de menacer un pouvoir fraîchement consolidé. Les révoltes paysannes (hyakushō ikki) ne sont pas rares en ces temps-là, la faute à des famines récurrentes, des hivers rugueux et une imposition particulièrement lourde. Hideyoshi rassemble donc ses armées et les envoie passer monastères, villages, domaines au peigne fin. Son prédécesseur, Oda Nobunaga, avait fait incendier les temples et raser les habitations pour parvenir au même but…

Recyclage de katanas

Pour légitimer cette réquisition à grande échelle, Hideyoshi promet que les sabres confisqués seront fondus puis reconvertis en boulons, clous et écrous, ce afin de produire une statue géante de Bouddha destinée au Temple Hōkō-ji de Kyoto. « Ainsi, les fermiers en profiteront non seulement dans cette vie mais aussi dans les vies à venir » stipule le texte de loi, misant sur la piété des villageois.

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Le régent fait coup double : sous couvert de dévotion, cette manœuvre lui permet de désarmer les moines-guerriers du Mont Kōya (le cœur battant du bouddhisme nippon) et de Nara, mais également d’introduire une réforme sociale. En effet, en lui retirant son arme, le citoyen rejoint une classe sociale définie – paysans, religieux, marchands – et se distingue du combattant samouraï, qui exerce seul le droit de manier le légendaire katana…

La population n’est pas dupe pour autant. Un missionnaire jésuite écrit :

« [Hideyoshi] ne fait pas tout cela par dévotion, mais par pure ostentation et pour la grandeur de son nom […]. Il planifie habilement de se rendre maître de tout le fer du Japon […]. Ainsi la populace est-elle désarmée, et lui renforcé dans ses manœuvres arbitraires. »

La réalité devra lui donner raison : une grande partie des armes réquisitionnées n’est pas fondue, mais stockée en vue de jours moins pacifiques. Embourbée en Corée en 1592, l’armée nippone les réutilise, et d’autres « chasses » sont organisées pour compléter son arsenal d’armes à feu. Hideyoshi s’emploie également à endiguer les assauts pirates qui menacent l’archipel à partir de 1591.

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L’invasion de Shikoku (1585) permet à Hideyoshi de sécuriser sa conquête de l’archipel japonais. (Credit: Toyohara Chikanobu via Wikimedia/Domaine public)

Résultat : les chasses aux épées d’Hideyoshi permettent de pacifier le Japon et lui offrent deux siècles de paix intérieure. Faut-il y voir un signe de la protection du Grand Bouddha, illustre produit de recyclage militaire ? Pas si sûr : la sainte statue est balayée par un tremblement de terre un an après être sortie de terre… Même arrachés des mains de leurs propriétaires, les katanas auront eu leur revanche.

 

 


Bibliographie

  • Jeffrey P. Mass, The Bakufu in Japanese History (1993), Stanford University Press.
  • David J. Lu, Japan: A Documentary History: The Dawn of History to the Late Tokugawa Period (2015), Routledge: New York.
  • Stephen Turnbull, Samurai: The World of the Warrior (2011), Bloomsbury.
  • Kallie Szczepanski, « What Was the Sword Hunt in Japan? », ThoughtCo, 18/7/2018.
  • “The Japanese Sword. Katana Wa Bushi No Tamashii (The Sword Is the Soul of the Samurai)” Museum of Fine Arts Bulletin, vol. 4, no. 21, 1906, pp. 29–31. JSTOR.
  • Antony Cummins, Samurai and Ninja: The Real Story Behind the Japanese Warrior Myth that Shatters the Bushido Mystique (2016), Tuttle Publishing.

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