D’avril 1943 à janvier 1945, la déportée Stanisława Leszczyńska a aidé à mettre au monde plus de trois mille enfants entre les barbelés du camp d’extermination.
Au sud de la Pologne, se découpant sur l’horizon plat, la silhouette d’Auschwitz-Birkenau a des airs d’apparition. Les baraquements de briques rouges, les artères de barbelés, l’ombre serrée des miradors tracent les couloirs désolés de l’enfer. Situé entre les blocs 10 et 11, le mur qui servait aux exécutions sommaires résonne encore des impacts de balles ; l’air semble pour toujours vicié par la fumée des crématoires.
Pour la plupart des gens, le camp d’Auschwitz-Birkenau est synonyme de mort. Plus d’un million de femmes, d’hommes et d’enfants y ont perdu la vie entre 1942 et 1944, victimes du froid, de la faim ou des maladies, gazés, abattus, maltraités ou brûlés vifs. 85% de celles et ceux qui ont franchi le portail « Arbeit macht frei » n’en sont jamais revenus. Et pourtant, malgré la mort qui rôde dans chaque corridor, Stanisława Leszczyńska, une sage-femme polonaise, a tenté d’y sauvegarder la vie.

Itinéraire d’une femme sage
Née en 1896 dans la banlieue de Łódź, en Pologne, Stanisława vit une enfance mouvementée, soumise aux aléas de la diplomatie tsariste. Son père est enrôlé dans l’armée impériale, sa mère s’épuise douze heures par jour dans une fabrique de vêtements pour financer ses études. Au loin tonnent les orages de la Grande Guerre. La jeune femme ne s’en émeut pas : après avoir complété son lycée, elle épouse un imprimeur, Bronisław, en 1916. Trois enfants et six ans plus tard, son diplôme d’obstétrique en poche, elle partage le chevet des femmes enceintes à Łódź. À l’époque, on accouche le plus souvent chez soi.
Après l’invasion nazie de la Pologne, entamée en septembre 1939, le vent commence à tourner. Cette fois-ci, l’orage n’épargne pas la petite famille, recroquevillée dans son appartement de la rue Żurawia : sous leurs fenêtres s’étend le tristement célèbre ghetto de Łódź où près de 160.000 Juifs, une étoile épinglée sur le torse, sont tassés dans des masures en ruines, sans électricité ni eau courante. Chaque jour, le couple et ses enfants sont accablés de visions d’horreur : les visages aux joues creuses, les corps rongés par le typhus ou la dysenterie, les raclées perpétrées par les SS, le sang tiède sur le pavé.

Aiguillée par sa foi catholique, Stanisława se met en tête d’aider les rescapés. Sous le manteau, elle leur fournit de la nourriture et de faux documents. La résistance polonaise – la plus efficace de la Seconde Guerre mondiale – bat son plein, et nombreux sont ceux qui émiettent leur paye ou leur pain pour aider les résidents du ghetto. Seulement voilà : la Gestapo veille. Le 18 février 1943, la mère de famille est prise la main dans le sac. Un interrogatoire plus tard, les arrêts de déportation sont signés. Ses deux fils sont envoyés dans des camps de travail forcé ; sa fille l’accompagne vers Auschwitz, 250 kilomètres plus au sud. Seul le mari échappe à la rafle. Bronisław mourra dix-huit mois plus tard lors de l’insurrection de Varsovie, sans jamais revoir son épouse.
Matricule #41335
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