Les Kamikazes, Derniers Samouraïs du Pacifique

Une gorgée de saké, et les kamikazes enfourchent leur monture pour un dernier vol explosif. Plusieurs milliers de Japonais ont ainsi sacrifié leur vie lors de la Seconde Guerre Mondiale : pilotes, mais aussi hommes-grenouilles, torpilles humaines ou conducteurs de bateaux explosifs. Histoire des derniers samouraïs de notre temps.

A l’origine, il y avait l’imminence d’une invasion. A la fin du XIIIème siècle, les hordes mongoles de Kubilaï Khan louchent sur l’archipel nippon avec une gourmandise expansionniste. Leur réputation les précède : elles ont déjà soumis la Corée et grignoté le tentaculaire Empire Chinois. Mais deux typhons déciment la flotte mongole en août 1281, réduisant ses ambitions à néant… C’est en tout cas ce que rapporte la légende ! Depuis cette victoire inespérée, la poésie japonaise encense le kamikaze, littéralement « vent divin » qui a assuré à l’archipel son indépendance. Le terme sombrera dans un oubli romantique avant de resurgir brusquement dans les tourments des années 1940.

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La flotte mongole est balayée par une tempête au large de l’archipel japonais. (Source: AnnoyzView)

A l’est, du nouveau

Lorsque la Seconde Guerre Mondiale éclate, le Japon impérial ne cache pas ses intentions. Ses dirigeants souhaitent voir flotter la bannière du Soleil Levant sur toute la « Grande Asie Orientale ». Pour justifier leurs volontés hégémoniques, ils prétextent vouloir empêcher l’occidentalisation de la culture asiatique, dont certains territoires – Indonésie, Vietnam, Philippines, Birmanie, Ceylan – sont encore sous tutelle étrangère. « L’Asie aux Asiatiques » hurle la propagande nippone. A mots couverts, les Japonais souhaitent surtout étendre leur sphère d’influence sur le continent et bénéficier de sa prospérité économique.

Ainsi l’Empire du Soleil Levant entre-t-il en guerre, d’abord en Asie, « libérant » Hong Kong, Singapour, une poignée d’îles des Philippines et d’Indonésie, et chassant les soldats alliés qui les occupent. Les charniers de civils chinois attestent des massacres que l’armée perpétue en silence… Puis, lorsque les aviateurs japonais s’engouffrent par surprise sur la base américaine de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, le conflit change d’échelle. Les États-Unis entrent en guerre et mobilisent un arsenal qui n’a pas d’équivalent. Sept siècles après les typhons de la Mer du Japon, le kamikaze va refaire surface…

« Des fleurs dans le vent »

C’est seulement vers la fin du conflit que l’état-major nippon décide de missionner des attaques-suicides. En 1944, l’axe Berlin-Rome-Tokyo vacille. Conformément à un code de l’honneur bien ancré dans leur culture – et mêlé de nostalgie samouraï – les soldats nippons ne se rendent pas sans combattre. Et ils préfèrent souvent la mort à une défaite humiliante. Les officiers mis en déroute ne dérogent pas à la règle, s’infligeant le seppuku en marge des champs de bataille… Quant aux civils, ils sont plusieurs centaines à se jeter dans le vide depuis les falaises des îles Marianne, en juillet 1944.

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La « Falaise Banzaï », au nord de l’île de Saïpan, fut l’un des théâtres de ces suicides de masse. La propagande japonaise n’y a pas été étrangère, diabolisant les « diables américains violant et dévorant femmes et enfants ». (Photo: Klotz via Wikipedia, CC BY-SA 3.0)

Retranchés sur leurs positions, rejetés à l’eau par l’avancée alliée dans le Pacifique, les soldats impériaux sont dos au mur. L’état-major décide de mettre sur pied un programme secret de missions-suicide. La progression américaine est inéluctable : il ne s’agit plus de renverser le cours de la guerre, mais seulement de retarder l’échéance ou de négocier l’armistice. Les pilotes japonais, moins bien formés et équipés que leurs homologues américains, ne luttent pas à armes égales… Et leurs réserves de carburant s’épuisent – la route avec l’Indonésie, leur réservoir de pétrole, ayant été coupée. Leur seule chance d’infliger des dégâts considérables, c’est de s’écraser volontairement sur les appareils ennemis afin de maximiser les dommages matériels et humains.

Les sacrifiés du Pacifique

Dans les rangs de l’état-major nippon, ils sont connus sous l’appellation « unités spéciales d’attaque » (Tokubetsu Kōgekitai, abrévié en « Tokko »), un euphémisme qui dissimule leur véritable fonction : des bombes humaines. Utilisés à grande échelle à partir de septembre 1944, plusieurs milliers de kamikazes sacrifient leur vie pour ralentir la progression alliée. La plupart sont des pilotes inexpérimentés, bourrant leurs avions de bombes et de matériaux explosifs avant de décoller. Un pilote survivant commentera plus tard dans sa biographie :

« Notre formation couvrait l’artillerie, le vol en équipe, les manœuvres aériennes de base et les missions-suicide. Ces dernières impliquaient de plonger d’une certaine hauteur vers une cible ovale matérialisée sur la piste d’entraînement. C’était la partie la plus difficile de notre formation, en raison du choc psychologique – le fait que nous étions entraînés à mourir. »

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Le caporal Yukio Araki (centre), épaulé par deux pilotes du 72ème escadron Shinbu, mourra au lendemain de cette photo lors d’une attaque kamikaze sur Okinawa. Il avait 17 ans. (Photo: Wikipedia/Domaine public)

Même si la mémoire collective garde surtout trace des pilotes de chasse, d’autres types de kamikazes les ont côtoyés. Les rangs japonais comprenaient notamment des hommes-grenouilles (fukuryu, « dragons accroupis »). Vêtus d’une combinaison étanche et lestés par neuf kilos de plomb, ils pouvaient rester plusieurs heures sous l’eau, attendant le passage d’un sous-marin ennemi. Lorsqu’ils en apercevaient un, ils tendaient une perche de bambou surmontée d’une mine afin de percer sa coque. (Nul besoin de préciser qu’ils ne survivaient jamais à l’explosion qui s’ensuivait.)

Par ailleurs, des « torpilles humaines » (kaiten, « retourner au paradis ») ont également été employées par les ingénieurs nippons, reconvertissant des torpilles classiques en missiles dévastateurs pouvant accueillir un pilote. Les shinyo (« séisme marin ») étaient quant à eux des bateaux à moteur invités à s’écraser sur les bâtiments ennemis à une vitesse de 56 kilomètres/heure, tandis que les kairyu (« dragons de mer ») formaient une classe de sous-marins suicides dont certains polluent encore les cimetières sous-marins du Pacifique.

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De gauche à droite : un bateau à moteur-suicide (shinyo), un homme-grenouille (fukuryu) et une torpille humaine (kaiten) complètent l’armada kamikaze japonaise. (Photos: Wikipedia/Domaine public)

Malgré le sacrifice de 3800 kamikazes, les Alliés cèderont peu de terrain : la perspective tant attendue d’un armistice ne se matérialisera qu’après les bombardements dévastateurs d’Hiroshima et de Nagasaki, en août 1945. La plupart des projets kamikaze annexes resteront consignés dans les cartons militaires de l’armée impériale, et peu verront le jour. Sur le front Pacifique, la guerre se solde par un tribut de 27 millions de morts civiles — quatre fois plus que les pertes militaires. Les ruines du continent, balayées par un vent divin, renaîtront bientôt de leurs cendres.

 

 


Bibliographie

  • Edgar A. Porter & Ran Ying Porter, Japanese Reflections on World War II and the American Occupation (2017), Amsterdam University Press, pp. 120–126. JSTOR.
  • Steven J. Zaloga, Kamikaze: Japanese Special Attack Weapons 1944–45 (2011), Bloomsbury.
  • James P. Delgado, “Relics of the Kamikaze”, Archaeology, vol. 56, no. 1, 2003, pp. 36–41. JSTOR.
  • Yasuo Kuwahara, Gordon T. Allred, Kamikaze: A Japanese Pilot’s Own Spectacular Story of the Famous Suicide Squadrons (2007), American Legacy Media.
  • John Orbell, Tomonori Morikawa, “An Evolutionary Account of Suicide Attacks: The Kamikaze Case”, Political Psychology, vol. 32, no. 2, 2011, pp. 297–322. JSTOR.
  • Jennifer F. McKinnon, Toni L. Carrell, Underwater Archaeology of a Pacific Battlefield: The WWII Battle of Saipan (2015), Springer.
  • Les Grandes Énigmes de l’Histoire, hors-série n°1, « Tout savoir sur l’histoire du Japon », octobre 2018, Diverti Éditions.

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