La Plume et Le Sabre : La Véritable Histoire des Samouraïs

Dans la culture populaire, les samouraïs sont dépeints en chevaliers courageux et intraitables, mus par un sens de l’honneur à toute épreuve. On les imagine aisément méditer sous les cerisiers en fleurs, dans les vapeurs enivrantes du thé vert… Ou encore commettre l’irréparable seppuku. Mais que cache leur histoire nourrie de fantasmes et de fiction ?

C’est dans le Japon féodal que la légende des samouraïs (ou samurais) éclot. Comme le souligne l’étymologie de leur nom (« celui qui sert »), ils entrent d’abord au service de puissants propriétaires terriens, dont ils sont à la fois les gardes du corps, les intendants et les gestionnaires. Leurs maîtres se livrent en effet une concurrence acharnée qui se solde souvent dans le sang. Écrasés d’impôts, les hameaux paysans recherchent également la protection des plus forts, et voient dans ces jeunes pousses d’autorité un bouclier bienvenu. Très vite, ces foyers locaux se muent en véritables seigneuries, disposant d’une administration et d’une armée propres, florissant au nez et à la barbe de la puissance impériale établie à Kyōto.

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Une volée de flèches précède souvent la chevauchée des samurais… (Photo: Musée Guimet via Wikimedia Commons)

Nippons… ni mauvais

Et quelle armée ! La réputation des samouraïs précède le pas de leurs chevaux. Car ces derniers sont avant tout des cavaliers-archers, décochant des flèches à la vitesse du vent ; autant d’ombres aux reflets rouge métallique inspirant les mêmes craintes que les fougueux Huns. A la fin du XIIème siècle, ces guerriers reçoivent leurs lettres de noblesse de la main des shoguns – sortes de dictateurs militaires qui se placent en contrepoids de l’autorité impériale. S’ensuivent de sanglantes guerres opposant les clans les plus puissants pour la domination d’une terre plus vaste. Les samouraïs n’ont pas encore la subtilité que leur prêteront les Occidentaux : on les dit surtout doués de violence, ce dont sont témoins plusieurs missionnaires de passage sur les îles japonaises. La féodalité occidentale sait de quoi elle parle – elle-même a engendré de telles luttes fratricides.

Certes, les samouraïs savent se battre : c’est le fruit d’une longue et minutieuse préparation au maniement du katana et de l’arc (ou yumi). La guerre est, pour ces spectres en armure, un véritable mode de vie – de mort, aussi : car la voie du guerrier, ou Bushido, est leur guide pour l’au-delà. « On ne trouve la vie qu’à travers la conquête de la peur et de la mort dans sa propre intimité, son propre esprit. Vider l’esprit de toutes les formes d’attachement, charger et conquérir l’adversaire dans un éclair décisif » prêche le samouraï Togo Shigekata.

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Sauver l’honneur

Cette déférence devant la mort transparaît lorsque les guerriers se préparent au matin d’une bataille. Revêtant une armure richement décorée, ils parfument leur chignon qu’ils couvrent ensuite d’un casque hérissé de cornes, puis nettoient et affûtent longuement leurs sabres. Même lorsque la poudre à canon supplante les lames dans l’arsenal militaire, les samouraïs continuent de pratiquer la guerre à leur façon… Le soin attaché à leur apparence, ainsi qu’à leur hygiène corporelle, témoigne de cette discipline rigoureuse : un soldat doit être irréprochable jusqu’à sa propre fin. La mort vaut bien mieux que le déshonneur – raison pour laquelle une défaite humiliante impose le rituel du seppuku, un suicide pratiqué en projetant violemment son sabre contre sa poitrine (ou l’inverse).

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Cette pratique rituelle du seppuku n’est pas sans rappeler le code d’honneur des soldats nippons pendant la Seconde Guerre Mondiale : ils emmenaient parfois des sabres authentiques sur le champ de bataille, ou sacrifiaient leur vie lors d’attaques kamikaze. (Photo: USS St. Lo, 1944 via Wikipedia)

Parfois, le sabre n’est même pas nécessaire : lors d’une énième guerre de clans en 1185, le jeune empereur Antoku – alors âgé de six ans – se jette dans les eaux traîtresses de Dan-no-ura pour éviter l’humiliation d’une capture. Une légende tenace affirme que le jeune suicidaire se serait alors réincarné en crabe… (Aujourd’hui encore, lorsqu’un pêcheur nippon ramasse un crabe dont la carapace ressemble à un visage, il le rejette à l’eau.) Loin d’être anecdotique, l’événement met brutalement fin à la Guerre de Gempei et lance la contre-révolution des seigneurs samouraïs, qui s’imposent dans le paysage politique dans les six siècles qui suivent.

Leur quête permanente de l’honneur, encore prégnante de nos jours dans une culture japonaise soucieuse de « garder la face », apparaît aussi dans les chroniques militaires du XVIème siècle. En 1547, deux samouraïs nommés Uemon et Sekisaemon se battent comme des chiffonniers pour une broutille, à mains nues. Furieux, le seigneur local qui les emploie ordonne qu’on les fasse exécuter, non sans leur avoir ôté les oreilles et le nez au préalable… Pour quel motif ? « Un combat sans sabre n’est pas un combat du tout. Se battre, c’est se battre à mort. Et quiconque ose le contester n’est pas digne de se déclarer samouraï. » Voilà la philosophie qui dirige chaque décision du guerrier nippon, même en dehors du champ de bataille. Impérieux face à la mort, il n’en est pas moins respectueux de la valeur de ses adversaires, surtout lorsque ces derniers se battent bravement.

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Un groupe de samouraïs dans les années 1860.

On vante également leur loyauté. Force est pourtant de constater qu’elle fut bien vacillante dans les périodes troublées qui marquèrent leur ascension. Certes, la fidélité au clan et au sang sont primordiales, sanctionnées par un code de l’honneur très strict ; mais les différentes allégeances que prêtent les samouraïs ne les engagent pas forcément sur le long terme. Ainsi certains soutiennent-ils l’Empereur, quand d’autres s’associent aux shoguns. Plus ambitieux encore, d’autres louchent sur les terres voisines et s’aristocratisent, obtenant le prestigieux titre de Daimyō. Puis, lorsque l’archipel s’apaise au XVIIème siècle, les samouraïs rejoignent des postes moins exposés et plus pacifiques. Ils se font bureaucrates ou conseillers, et arborent deux sabres de longueurs différentes (daishō) pour signifier leur rang.

Bun dans une main, bu dans l’autre

Une description habituelle des samouraïs les consacre fins lettrés, hommes sages et avisés, doués d’un sens aigu de la justice. Le confucianisme qui bouleverse l’idéologie nippone pendant l’Antiquité tardive imprègne surtout les hautes sphères de la société : les samouraïs n’en sont pas tous issus, loin de là. Beaucoup sont de pauvres paysans de rizières. Mais les pratiques prônées par le bushido encouragent l’éveil spirituel et, fondamentalement, la lecture. Taira Tadanori, un général légendaire qui participa à la décisive Bataille de Gempei, était réputé maîtriser la plume (bun) et le sabre (bu). Au XVIème siècle, les missionnaires occidentaux furent considérablement surpris par le niveau d’alphabétisation des Japonais – même parmi les couches populaires – qui assistent à la messe et comprennent les prières calligraphiées.

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Deux illustrations du seppuku, qui transcende les genres. (Photos via Wikimedia Commons)

Quid de la situation des femmes ? L’art samouraï est avant tout une affaire d’hommes : les épouses des guerriers – souvent issues de mariages arrangés – ne peuvent intégrer cette caste d’élite. Néanmoins, leur rôle est plutôt progressiste par rapport à la situation occidentale. On leur confie la responsabilité des affaires financières du ménage, le soin des enfants, et même la défense de la propriété. A la suite d’un entraînement rigoureux et codifié, la femme du samouraï hérite de ses armes propres : une lance hérissée d’une lame courbe (naginata) et un poignard (kaiken). Elles n’hésitent pas non plus à commettre l’irréparable seppuku lorsque leur honneur est menacé.

Les samouraïs, qui ont pétri le visage de l’archipel pendant près de 700 ans, disparaissent à l’aube de l’ère Meiji, dans les années 1860. Ce coup de tonnerre sonne le glas du guerrier romantique. Les statuts féodaux sont abolis, l’Empereur fait son retour en majesté, et les sabres sont interdits et confisqués. Le Japon, prenant le pari de la modernité, s’ouvre au commerce international et entre en marche forcée dans l’ère industrielle. Mais les préceptes qui l’ont accompagné pendant si longtemps ont durablement façonné sa culture, faite d’honneur, de respect, et d’éloge de la lenteur.


Sources

  • Pierre-François Souyri, Les guerriers dans la rizière. La grande épopée des samouraïs (2017), éd. Flammarion.
  • Andrew Rankin, Seppuku: A History of Samurai Suicide (2012), Kodansha USA.
  • Adèle Van Reeth, « L’éthique des samouraïs » (Les Chemins de la Philosophie), France Culture, 22/10/2018.
  • History.com Editors, « Samurai and Bushido », History/A&E Television Networks, 28/10/2009.

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