L’Histoire dans le Miroir : L’Évolution Mouvementée des Canons de Beauté

Un vieil adage dit que « la beauté n’est qu’une fleur de l’instant ». Forcément périssable à l’échelle d’une vie, elle l’est également sur le grand échiquier de l’Histoire… Beauté naturelle, pieuse et religieuse, ou au contraire beauté artificielle, fardée de maquillage et de parures : l’évolution des canons reflète les mutations morales ou techniques de chaque époque. Tour d’horizon.

Beautés boulimiques

La première vedette de mode serait-elle préhistorique ? Plusieurs statuettes, datant d’au moins 25 000 ans, représentent une femme dotée de hanches larges, à la poitrine encombrante et aux formes arrondies. Des canons qui tranchent sensiblement avec notre conception actuelle de la beauté féminine. Cette statuette évoque la fécondité, la santé, mais également la sexualité – symboles d’une époque où reproduire l’espèce était une priorité fondamentale. Qu’elles soient objets de culte ou de désir, les femmes « nourricières » ou déesses-mères, à l’image des représentations grecques de Gaïa, portent en elles une beauté maternelle, ronde et saine. Dès la Préhistoire, on s’apprête, on s’embellit : parmi les plus anciens bijoux connus, les parures en dents de renard que portait l’homme de Neandertal. Plaire est donc, de l’aveu de l’histoire, une tradition millénaire.

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La Vénus de Willendorf, découverte en 1908 en Autriche, est exposée au Musée d’histoire naturelle de Vienne. (Credit: MatthiasKabel via Wikipedia, CC BY 2.5)

Puis, dans l’Antiquité, le progrès des savoirs permet de développer une large gamme de « soins de beauté » avant l’heure ; en cela, les Égyptiens font figure de précurseurs. Bains parfumés, baumes au limon du Nil, yeux fardés de khôl noir, ongles vernis au henné… De l’autre côté de la Méditerranée, l’Antiquité grecque n’a pas encore goûté à ces progrès, mais a enfanté l’expression kalos kagathos, « ce qui est beau et bon ». La beauté est donc associée à un certain degré de moralité, elle est intérieure et transparaît à l’extérieur – raison pour laquelle on n’hésite pas à se débarrasser des enfants difformes, qu’on pense possédés ou bientôt réincarnés en vampires.

Beau comme un Dieu

Le christianisme déferlant sur l’Europe, la beauté s’offre un nouveau visage. Les masques tombent, et la beauté devient pieuse, digne et quelque peu austère ; la vierge Marie en est le mannequin attitré. Thomas d’Aquin postule la splendeur comme l’adéquation de trois qualités : integritas (unité), consonantia (harmonie) et claritas (forme). La religion enfonce le clou : le Livre d’Hénoch rappelle comment Azazel, le chef des anges déchus, corrompit l’humanité en lui apprenant à forger des armes… et à se dissimuler derrière des bijoux et des cosmétiques.

« Il leur montra […] les bracelets et les parures et l’art de se peindre les yeux à l’antimoine, et le fard pour embellir les paupières, et les pierres les plus belles et les plus précieuses, et toutes les teintures de couleur, et le monde en fut changé. »

Ce monde artificiel et dangereux, dénoncé par Dieu et sa garde rapprochée, sera englouti par le Déluge – un démaquillant on ne peut plus efficace.

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La beauté médiévale, exprimée dans les portraits religieux, est profondément pieuse. (Credit: Berlinghiero, La Vierge et l’Enfant, circa. 1230 via MET)

Au Moyen-Âge, on se lave (si, si)

Malgré tous les stéréotypes qu’elle véhicule, l’hygiène médiévale traverse une phase de progrès sans précédent. Les toilettes (ou latrines) se démocratisent, et on commence à creuser des fosses pour l’évacuation des eaux usées dès le XIIIème siècle. (Les ménages moins lotis doivent se contenter de jeter leurs « ordures de corps » dans la rue ou la rivière.) Par ailleurs, on se lave les mains avant chaque repas dans un seau d’eau mêlé de plantes aromatiques, et l’on se rend régulièrement aux bains publics – héritage de la culture romaine. On se soucie même d’avoir l’haleine fraîche en mâchant de la cardamone.

L’Église a beau jeu dénoncer la beauté maquillée, elle interdit progressivement les baignades, selon elle vectrices de maladies, de promiscuité et d’immoralité. En parallèle, les conflits du Moyen-Âge ont ouvert l’Occident aux techniques orientales, couvertes par l’un des premiers traités médicaux de l’époque : le Kitab al-Tasrif, rédigé au Xème siècle par Abulcasis. On y trouve notamment des remèdes prévenant la chute des cheveux, ou la recette des premiers « bâtons à lèvres » (en Égypte, on utilise des insectes broyés pour se teindre les lèvres, tandis que les Chinois leur préfèrent la cire d’abeille). Les Croisés ramènent dans leur butin guerrier l’essentiel de la toilette musulmane, garnie de ladanum, d’huiles variées, de myrrhe ou de sulfure de plomb. Peut-être même que le savon à l’huile d’olive, qui fera les beaux jours de Marseille des siècles plus tard, est introduit en France à ce moment-là.

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De Vinci, styliste avant l’heure

Déjà, la Renaissance cogne aux portes de l’Europe, et avec elle les canons de beauté aux proportions idéales, immortalisés par L’Homme de Vitruve de De Vinci. La splendeur devient mathématique, géométrique, « l’harmonie secrète résultant de la composition et de la combinaison des membres » écrit Agnolo Firenzuola. Derrière cette conception, l’attention de nouveau centrée sur l’homme à l’âge de la raison – en témoigne la démocratisation du portrait, non plus réservé à l’aristocratie, qui accouchera de femmes fatales comme Mona Lisa ou la Vénus de Botticelli. On fait un sort aux artifices d’une beauté truquée : ainsi, le jour de Mardi Gras 1497, le moine Jérôme Savonarole organise un « bûcher des vanités » sur la Piazza della Signoria de Florence. Des milliers d’accessoires, miroirs, parures, robes et cosmétiques sont livrés aux flammes, ainsi que des portraits de Cléopâtre ou de Lucrèce. L’ancien beau part en fumée.

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Représentation du Bûcher des Vanités de Pérouse par Agostino di Duccio (1457-1461). Les brasiers de ce type furent organisés régulièrement au cours du XVème siècle. (Source: G.dallorto via Wikipedia, CC BY-SA 2.5 it)

Mais les écarts se creusent entre les classes sociales, et les standards de beauté se trouvent être un nouveau moyen de les distinguer. Ainsi les aristocrates entretiennent-ils leur « sang bleu », une peau claire et fine qui permet de distinguer les veines, en se couvrant de masques et d’ombrelles. On n’hésite pas non plus à sa barbouiller de céruse, ces pigments de plomb d’argent hautement toxiques, pour se blanchir les traits… Maria Coventry, beauté notable du XVIIIème siècle, en fera douloureusement les frais en succombant à un empoisonnement du sang à l’âge de 27 ans.

Beautés révolutionnaires

Les paysans de l’Ancien Régime n’ont pas ce luxe, et leur peau, grossière et tannée par le soleil, contraste avec la finesse des traits dits « nobles ». Rien d’étonnant, donc, à ce que la Révolution Française précipite le retour à une beauté naturelle, égalitaire et démocratique. Tout le monde s’appelle « Citoyen », on a éliminé les titres ronflants et les appas prétentieux. Seule l’hygiène corporelle compte, le savon se popularisant et faisant bientôt l’objet des premières réclames !

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Guy Rose, The Green Mirror (1911).

Peut-on encore parler d’une beauté « démocratique » de nos jours ? Les deux siècles qui suivent offrent au monde des innovations qui popularisent ses représentations : le cinéma, la télévision, la publicité s’associent aux premières égéries de mode. Les femmes s’affranchissent enfin du corset et revendiquent une liberté de mouvement, allant même jusqu’à se vêtir et se coiffer « à la garçonne » pour gagner leur indépendance. Quelques décennies plus tard, nous héritons d’une beauté « postérisée », glamour et sexy, qui nourrit une industrie de la mode et des cosmétiques pesant aujourd’hui des centaines de milliards de dollars.

L’évolution des corps et des apparats, véritable filigrane de l’Histoire, trahit les degrés variés de moralité ou de liberté associés à chaque époque. Aujourd’hui abreuvés d’images jusqu’à l’overdose, nous oublions parfois les nombreuses formes que « le beau » a égrené au fil du temps : naturel ou artificiel, aux traits fins ou au double-menton assumé, discret ou tapageur, contraint ou débridé, acclamé ou livré aux flammes… Chaque beauté – dont, indéniablement, la vôtre – fut un temps reconnue pour son caractère unique et original. Reste à espérer que le carcan actuel d’une beauté aseptisée, standard, photoshopée et sans surprises car n’ayant plus rien à cacher, finisse à son tour par reconnaître cette splendide diversité.

History of Beauty

 

 


Sources

  • Dominique Paquet, Miroir, mon beau miroir : une histoire de la beauté (1997), Gallimard Découvertes.
  • Umberto Eco (dir.), Histoire de la beauté (2004), Flammarion.
  • Dr. Luisa María Arvide Cambra, « Medieval Recipes for Treatment of Hair Contained in ihe Kitab Al-Tasrif », Saudi Journal of Medical and Pharmaceutical Sciences.
  • Francis Ames-Lewis, Mary Rogers, Concepts of Beauty in Renaissance Art (2012), Routledge.
  • Laure Verdon, Idées reçues sur le Moyen-Âge (2014), Le Cavalier Bleu Editions.

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