Surclassant les Américains dans les premières étapes de la course à l’espace, les cosmonautes soviétiques ont bien failli l’emporter. Voici le récit des événements qui ont coûté à l’URSS la victoire – et qui dessinent, en contrepoint, un avenir tout autre promis à notre satellite…
12 septembre 1968. Un blizzard noir et blanc s’anime sur les télévisions du monde entier. La retransmission est hachée et laborieuse : pour lui faire traverser les 384 000 kilomètres qui séparent la caméra des spectateurs, le GUKOS – l’équivalent soviétique de la NASA – a dû utiliser une fréquence particulière, ce qui nuit à la qualité de l’image. Mais malgré les grésillements et les zébrures noires, on peut clairement voir un cosmonaute descendre les marches en aluminium du module lunaire LK. 650 millions de Terriens le voient poser quelques instants à côté d’un drapeau suspendu dans l’exosphère lunaire.
Un drapeau rouge frappé d’une faucille et d’un marteau.
C’est ainsi que les gouvernants de l’Union Soviétique imaginaient ce jour de fête. Galvanisés par les succès retentissants des programmes Sputnik, Luna et Vostok, ils rayonnent d’optimisme : la course à l’espace ne peut que tourner en leur faveur. Preuve de leur suprématie, le président Kennedy leur a proposé une alliance de circonstances en 1961 – un partenariat inédit visant à gagner la Lune conjointement, par-delà les barrières idéologiques… Mais pourquoi les Russes auraient-ils accepté ? Ils sont en avance dans tous les domaines. Ils ont envoyé le premier satellite dans l’espace (octobre 1957), le premier organisme vivant en orbite (novembre 1957), la première sonde sur la Lune (septembre 1959), le premier homme (avril 1961) puis la première femme (juin 1963) dans l’espace. Ces exploits doivent connaître leur apogée avant la fin de la décennie 1960 : car les Soviétiques construisent, en secret, un lanceur et un module lunaire capables, dit-on, d’atteindre la surface de notre satellite. Le caviar et le champagne sont déjà au frais.
Côté américain, la pression monte. Dès 1963, toute perspective de victoire semble compromise. Il va falloir prendre des risques, brûler des étapes. Alors qu’un conseiller scientifique suggère de commencer par envoyer des singes dans l’espace, James Webb, le directeur de la NASA, ne mâche pas ses mots : « nos hommes doivent apprendre à prendre des risques et à s’assurer que tous les efforts sont faits pour ne pas faire de blessés » réplique-t-il. Le problème, c’est qu’il ne s’agit plus de propulser un tas de boulons et de circuits dans le vide intersidéral, mais un individu en chair et en os qui s’expose à des températures extrêmes (jusqu’à 5 000°C durant la rentrée dans l’atmosphère) et à une pression tutoyant les 8g.

L’URSS dans la Lune
La pression s’accélère tandis qu’une autre étape est franchie côté soviétique : en septembre 1968, la mission Zond 5, qui transporte des animaux, des plantes et un mannequin habillé en cosmonaute, est la première à contourner la Lune et à retourner sans dommages. En dépit de ce succès, le cosmonaute russe Alexeï Leonov enrage : il aurait pu être à bord de ce vol et marquer l’histoire. La Lune n’était plus très loin : il aurait suffi de tendre la main pour toucher sa surface poudreuse… Seulement on a préféré ne pas prendre le risque d’une expédition habitée. Les Russes ne le savent pas encore, mais ils viennent de rater leur unique fenêtre de tir pour la Lune !
Le 3 juillet suivant, un accident enterre définitivement les espoirs soviétiques : la destruction du lanceur N-1 sur le pas de tir du cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan. Considérée comme l’explosion d’origine non-nucléaire la plus puissante de l’histoire, elle fait voler en éclats les vitres du centre de contrôle voisin. Le soir même, Nikolaï Kamanine, l’un des artisans du programme spatial soviétique, écrit dans son journal : « tous les espoirs ont été dissipés par la puissante explosion de la fusée cinq secondes après le lancement… L’échec nous a fait reculer encore d’un an ou d’un an et demi. » On retrouvera des débris dans un rayon de dix kilomètres autour de l’épicentre. Observant les images satellites du carnage, les Américains jubilent : la course à l’espace vient de basculer en leur faveur. Mais qu’est-ce qui a coûté la victoire au programme lunaire de l’URSS ?
La faute à Staline
Il va sans dire que la poigne de fer de ses dirigeants, habitués à la dissimulation et au mensonge, a joué contre l’URSS. Pour ne pas risquer l’humiliation idéologique, les Soviétiques se sont contentés de clamer leurs succès et de taire leurs échecs, attendant par exemple que Youri Gagarine revienne sain et sauf de son vol orbital avant de partager la nouvelle avec le reste du monde. Par ailleurs, l’administration soviétique n’a pas cru bon de révéler qu’elle était également engagée dans la course vers la Lune. Ce ne sera qu’en 1989, soit vingt ans après le succès d’Apollo XI, que des étudiants du MIT découvriront avec stupeur le module lunaire soviétique LK-3, dont l’existence n’avait pas été avérée, relégué dans un coin de l’Institut d’Aviation de Moscou.
Le modèle soviétique, larvé par une bureaucratie lourde et une gouvernance chaotique, n’avait pas la hiérarchie ordonnée de la NASA ni son assurance technologique. Seul Sergueï Korolev, l’ingénieur des grands succès spatiaux soviétiques des années 1960, donnait un semblant d’organisation et de méthode au programme. Mais il est accablé de problèmes de santé depuis plusieurs années, ce qui ne lui permet plus de tenir sa cadence habituelle de 18 heures de travail par jour… Opéré de l’intestin en 1966 par le ministre de la Santé du régime, il ne reviendra jamais de la salle d’opération. Ironie de l’histoire : victime des purges staliniennes, Korolev a séjourné au goulag et a eu la mâchoire brisée durant un interrogatoire. Cette blessure empêchera les médecins de l’intuber correctement…
Le dernier blocage qui mine le programme spatial soviétique est son manque de moyens. Les vannes financières se sont taries : déjà 6 milliards de roubles ont été englouties, et l’URSS, encore convalescente de la Seconde Guerre mondiale, n’a pas les ressources financières de son rival américain. Par ailleurs, elle a lancé son programme lunaire sur le tard, en 1964, soit deux ans après le célèbre discours de Kennedy « Nous avons choisi d’aller sur la Lune ». Et dans la précipitation de rattraper leur retard, les Soviétiques n’ont pas pris de précautions pour tester le prototype N-1, ce qui a conduit à quatre échecs successifs sur le pas de tir. Ils avaient refusé la main tendue de Kennedy dix ans plus tôt : ils ratifient un partenariat américano-soviétique en 1972 dans le cadre du projet Apollo-Soyouz, signe annonciateur de la Détente à venir.

Objectif Mars
Mais que serait-il advenu si les Soviétiques étaient parvenus à coiffer sur le poteau les Américains ? Tout porte à croire qu’ils n’en seraient pas restés là. Tandis que la NASA a rapidement réduit la voilure une fois la course à l’espace remportée (son budget de 1970 étant trois fois moins important qu’en 1967), les Soviétiques nourrissaient de plus grandes ambitions à la surface de notre satellite. Ils envisageaient notamment de construire une base humaine sur la Lune, baptisée Zvezda, colonie qui servirait de point de départ à des missions habitées vers d’autres planètes – comme la planète Mars. Bien entendu, le projet – chiffré à 50 milliards de roubles – a été désactivé en 1974, en même temps que le programme spatial soviétique. Mais si l’URSS avait gagné la course à l’espace, le résultat aurait été tout autre : en plus de pouvoir explorer d’autres horizons, elle aurait également pu militariser la Lune, comme elle l’a fait avec Cuba au début des années 1960 alors que les tensions nucléaires étaient à leur paroxysme.
Sur le plan idéologique, il ne fait pas de doute que l’alunissage soviétique aurait constitué un formidable coup publicitaire pour le modèle socialiste ; mais pour remporter la course, il lui aurait fallu au préalable revoir certaines de ses méthodes. L’économie planifiée, sclérosée et pataude, ne lui aurait jamais donné l’avantage. Le modèle capitaliste a bien servi le programme spatial américain en favorisant l’initiative individuelle, le partenariat avec des entreprises privées et des institutions de recherche, mobilisant la concurrence comme levier d’innovation. En d’autres termes, si l’Union Soviétique avait gagné la course à la Lune, elle aurait dû être… capitaliste.
Initialement publié sur Slate.fr
Bibliographie
- Robert Stone & Alan Andres, Chasing the Moon: The People, The Politics, and the Promise that Launched America into the Space Age, Ballantine Books, 2019.
- Colin Burgess, The Greatest Adventure. A History of Human Space Exploration, Reaktion Books, 2021.
- Andrew Chaikin, A Man on the Moon: The Voyages of the Apollo Astronauts, Penguin, 1995.
- Richard Cavendish, “The Soviet Union is first to the Moon”, History Today, vol. 59, issue 9, 9 septembre 2009.
- Roger Highfield, “Cosmonaut Alexei Leonov’s race to be the first man on the Moon”, Science Museum, 20 juillet 2019.
- Richard Hollingham, “What if cosmonauts were the first to walk on the Moon?”, BBC, 12 février 2016.
- Asif Siddiqi, “Why the Soviets Lost the Moon Race”, Smithsonian Magazine, juin 2019.
- John Uri, “50 Years Ago: The United States and the Soviet Union Sign a Space Cooperation Agreement”, NASA, 23 mai 2022.
- Anatoly Zak, “The Soviet Union’s Secret Moon Base That Never Was”, Popular Mechanics, 11 février 2016.
