En Coulisses Des Missions Apollo

Une personne sur cinq assiste à l’événement en direct, les yeux écarquillés. Pour la première fois, un homme foule la surface de la Lune. Il s’appelle Neil Armstrong et rentre dans les livres d’histoire au soir du 20 juillet 1969. Mais que savons-nous d’autre sur le vaste programme Apollo ? Retour sur sa genèse, ses errances, ses secrets et ses coups de pression teintés de Guerre Froide.

Le programme Apollo naît de la diplomatie musclée post-Seconde Guerre Mondiale. Le contexte ? Deux blocs aux idéologies radicalement opposées – l’URSS prône le communisme calculateur et centralisé, tandis que les États-Unis misent sur la démocratie et le capitalisme débridé. A défaut de se défouler sur le plan militaire (les tombes de la Seconde Guerre Mondiale sont encore fraîches), les pays luttent sur d’autres fronts. La course à l’espace, enjeu scientifique majeur en cette seconde partie du XXème siècle, devient le faire-valoir de chaque bloc. Avec une certitude : le premier à poser un astronaute sur la Lune sortira vainqueur de la Guerre Froide.

La main tendue de Kennedy

C’est à John Fitzgerald Kennedy que nous devons la première pierre du programme Apollo. S’il existe depuis deux ans déjà, le président américain lui donne un objectif de taille : « nous avons choisi d’aller sur la Lune » martèle-t-il lors d’un discours donné au Rice Stadium de Houston, le 12 septembre 1962. C’est le signal qui enclenche la course contre-la-montre. Pourtant, Kennedy envisage d’abord une coopération avec les Soviétiques, proposant même à son homologue, Nikita Khrouchtchev, d’allier leurs forces. Ce dernier refuse : il sait pertinemment que le coude-à-coude tourne à son avantage. L’URSS est parvenue à mettre le premier être vivant en orbite autour de la Terre – la chienne Laika, embarquée à bord de Spoutnik 2 en 1957 – avant d’envoyer le premier homme dans l’espace – Youri Gagarine, aux commandes de Vostok en avril 1961. Les Américains sont loin derrière, et malgré l’investissement de la NASA, ils savent que le temps joue contre eux.

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« Laika, premier voyageur du cosmos » : cette chienne errante a été récupérée dans une banlieue de Moscou avant de devenir célèbre dans toute l’URSS. Malheureusement, elle n’a pas survécu au vol, mourant de surchauffe quelques heures après le décollage.

Nouvellement créée, la NASA est dotée d’un budget colossal – plus d’un milliard et demi de dollars – pour façonner le futur de l’exploration spatiale. Elle investit cette petite fortune dans les projets Mercury (1958-63) et Gemini (1961-66), deux pionniers qui fourniront le socle scientifique nécessaire au déploiement d’Apollo. Mais ce qui facilite le travail des chercheurs, c’est surtout l’héritage de la Seconde Guerre Mondiale. Les Allemands ont beau avoir perdu la guerre, ils sont largement en avance en ce qui concerne les technologies balistiques. Leurs croquis, théories et cartons sont donc très convoités.

Une ogive nucléaire comme destrier spatial

Les blocs américain et soviétique vont donc recycler les travaux militaires et les calibrer aux enjeux spatiaux. Wernher von Braun, rescapé des laboratoires allemands, débarque aux États-Unis avec 1600 de ses confrères dans le cadre de l’Opération Paperclip. Ils ont été réquisitionnés par l’armée en échange d’une amnistie complète. Dans le camp d’en face, les Soviétiques ont fait encore plus fort, « sollicitant » plus de 6000 chercheurs et leurs familles. Tout ce petit monde cherche un moyen de convertir les ogives nucléaires en fusées spatiales, ce qui n’est pas une mince affaire…

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Wernher von Braun pose devant son « bébé », les cinq moteurs du lanceur Saturn V. (Credit: NASA, MSFC- 0201422 via Wikipedia)

Les missiles américains Atlas, d’une puissance de feu cent fois supérieure à celle de la bombe atomique de Nagasaki, sont particulièrement sensibles. Leur premier décollage, sur Mercury, se solde par une explosion retentissante après un décollage de dix centimètres à peine. Fort heureusement, von Braun progresse et développe le fameux lanceur Saturn qui sera le lanceur attitré d’Apollo. Les Américains renouent avec la confiance… pour un bref instant.

Houston, on a un (gros) problème

En février 1967, la fusée qui abrite l’équipage d’Apollo 1 – Gus Grissom, Edward H. White, Roger B. Chaffee – explose sur le pas de tir de Cap Canaveral. Bilan : trois morts et un sérieux coup d’arrêt pour le programme Apollo, forcé de revoir toutes ses procédures de sécurité. La trappe ne s’est pas ouverte, laissant les hommes se débattre dans six mètres carrés de flammes… Une tragédie qui marquera longtemps les esprits. En plus de l’incident, les États-Unis sont déchirés par la question de la ségrégation raciale, tandis que les manifestations contre la Guerre du Vietnam envahissent les métropoles à grand renfort de Flower Power (c’est les sixties, bon sang). Dans ce contexte hostile, la course à l’espace ne semble plus être une priorité, surtout compte tenu des fonds publics qu’elle engloutit. L’administration Johnson peine à défendre un programme spatial coûteux et inutile ; la course à l’espace est sur le point de basculer.

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« Marionnette de Saigon ». Manifestations contre la Guerre du Vietnam à Wichita, Kansas. (Credit: US National Archives)

Armstrong presque devancé

Mais les Américains ne renoncent pas pour autant. En 1968, de nouveaux équipages (naturellement soucieux) reprennent la route du module de commande. Cette fois-ci, tout se déroule comme prévu : les équipages d’Apollo 8, 9 et 10 volent de succès en succès. Enfin, on a dépassé l’Union Soviétique – la navette d’Apollo 8 est parvenue en orbite autour de la Lune en décembre 1968 ! Le coude-à-coude commence à tourner en faveur des Américains. L’équipage d’Apollo 10, chargé de répéter les procédures « en tenue de scène », arrête son module à quinze kilomètres de notre satellite. Vous imaginez ? Le commandant de bord, Gene Cernan, doit apercevoir à travers la fenêtre triangulaire le corps meurtri de la Lune, balayé de poussière blanche… suffisamment près pour s’y poser ! Mais l’équipage doit faire demi-tour – l’alunissage n’est pas prévu au programme. Selon une légende qui court encore dans les couloirs de la NASA, on avait rempli le réservoir avec tout juste assez de carburant pour s’arrêter là, au cas où les astronautes auraient été tentés de désobéir à l’ordre de mission…

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Les insignes des missions Apollo « habitées », numéros 7 à 17. (Credit: NASA)

C’est donc à Apollo 11 que revient la tâche historique. Un Terrien sur cinq observe, le 20 juillet 1969, Neil Armstrong et Buzz Aldrin faire leurs premiers pas sur notre satellite… Le pilote du module de commande, Michael Collins, est resté dans l’orbite de la Lune pour préparer le voyage de retour. Les deux astronautes plantent (difficilement, le sol est extrêmement dur) un drapeau américain dans la croûte lunaire. La bannière ne peut pas flotter en l’absence d’atmosphère – elle est donc maintenue à l’horizontale par une tige en aluminium. Ce symbole entérine la victoire américaine dans la course à l’espace. Les Soviétiques doivent s’avouer vaincus : deux semaines plus tôt, une énorme explosion – l’une des plus fortes de l’histoire – avait balayé leur lanceur N1 et les installations de pointe de Baïkonour. La Guerre Froide vient de prendre fin.

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Les trois astronautes d’Apollo 11 défilent en grande pompe à New York, le 13 août 1969. (Credit: NASA)

L’héritage d’Apollo

Quelles leçons tirer de cette odyssée spatiale qui bascula, sur le fil du rasoir, du côté américain ? Les progrès technologiques de la NASA donneront naissance à de nombreux objets aujourd’hui quotidiens : les micro-ordinateurs, la mousse à mémoire de forme, la nourriture lyophilisée… furent un temps l’apanage des astronautes avant de gagner la société civile. Quant au communisme, il s’effondre au début des années 1990, les satellites de l’Union revendiquant l’un après l’autre leur indépendance. Nouveau symbole, le premier McDonald’s de Moscou ouvre en début d’année. Le capitalisme a gagné.

Les objets bizarres, curieux, fascinants qui se trouvent sur la Lune
L’homme a laissé sur la Lune bien plus que des empreintes, des drapeaux et des rovers usés…

Certes, cinq autres équipages iront marcher sur la Lune après Aldrin et Armstrong ; mais le public s’en désintéresse désormais. Les audiences TV chutent, et les adieux sont amers pour Gene Cernan, commandant de la dernière mission Apollo 17. La NASA se tourne désormais vers Mars, où elle envoie la sonde Mariner 9 en 1971. Mais la course à l’espace aura permis d’honorer la promesse de Kennedy, qui défile en boucle sur les ordinateurs de Houston avec la mention « Mission accomplie – Juillet 1969 » en-dessous, comme une signature d’outre-tombe.

 

 

 


Sources

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