Mileva Einstein, Dans L’Ombre du Génie

Elle a été l’amie, la complice et l’amante de celui dont le nom est synonyme de génie. Éclipsée par la notoriété de son mari, Mileva Einstein l’a pourtant accompagné et soutenu dans son exploration des sciences dures… Portrait.

Mileva Marić n’était pas taillée pour la lumière. Née en Autriche-Hongrie dans les années déchirées de la fin du XIXe siècle, elle développe très tôt un tempérament taciturne et effacé. Aux traits plutôt ordinaires dont elle hérite s’ajoute un boitillement, moqué par les autres enfants dès la petite école. Marginalisée, Mileva s’enferme dans un silence de plomb et, avec une dignité très slave, réplique à l’indifférence par une intelligence lumineuse. « C’est un phénomène rare » dira d’elle l’un de ses instituteurs de Ruma. Ses bulletins de notes se révèlent, pour la plupart, excellents. Tant et si bien que, si l’université est à l’époque le terrain de chasse des hommes, Mileva parvient à intégrer l’Institut Polytechnique de Zurich à l’hiver 1896. Choisissant d’explorer la logique singulière de la physique et des mathématiques, ces grands mystères que la nature renferme dans des équations, l’étudiante sera, durant quatre années, la seule fille de sa classe…

PETITS CHIMISTES. Un cours de chimie à l’Institut Polytechnique de Zürich au début du XXe siècle. (Photo © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv via ETH Zürich)

L’amour mathématique

Sur les bancs de l’université, de quatre ans son cadet, le jeune Albert Einstein tutoie les mêmes énigmes. Dès la rentrée, les deux jeunes gens se fréquentent, partagent leur passion des mathématiques et entament une correspondance qui perdurera jusqu’à leur mariage. Au génie brouillon d’Albert, qui excelle en physique, répond la méthode et l’organisation pointilleuse de Mileva. En septembre 1900, le jeune homme lui écrit : « j’ai hâte de reprendre notre travail commun », preuve qu’ils explorent ensemble de nouveaux horizons scientifiques. Ils soumettent un premier article sur la capillarité, signé au nom d’Albert ; à cette époque où les préjugés sont légion, la signature d’une femme aurait sans doute terni la qualité de la dissertation… De nouveaux chantiers s’annoncent. En mars 1901, Albert écrit encore : « Comme je serai heureux et fier lorsque nous aurons mené notre travail sur la vitesse relative à une conclusion victorieuse ». La collaboration devient complicité, la complicité passion réciproque.

Quelques mois plus tard, tout bascule. La jeune femme a raté son examen final, tandis qu’Albert éblouit ses professeurs ; qui plus est, Mileva, quoique non mariée, est enceinte. Le scandale guette ! Les parents d’Einstein s’opposent fermement à leur union, moquant l’apparence négligée et l’infirmité de la jeune fille, qui « ne peut intégrer une famille respectable ». Surtout qu’elle n’est ni juive, ni allemande… Contrainte de se replier à Novi Sad en faisant le deuil d’un chimérique doctorat, Mileva y accouche – secrètement – en janvier 1902.

ITINÉRAIRE D’UN ENFANT GÂCHÉ. Le premier enfant du couple, une fille baptisée Liserl, sera vraisemblablement confiée aux services d’adoption – à moins qu’elle n’ait succombé à la scarlatine. (Photo: Wikipedia/Domaine public)

Divisions par zéro

En janvier 1903, Albert, qui vient d’intégrer l’Office des Brevets de Berne, finit par obtenir la bénédiction parentale et épouse Mileva. Souvent absent, il s’abîme les yeux six jours sur sept dans son bureau encombré de papiers. Quant à Mileva, retranchée dans leur appartement de la rue Kramgasse, elle se consacre pleinement au rôle de maîtresse de maison : un second enfant, Hans Albert, naît en 1904. N’est-elle plus sensible aux mystères qui titillaient son cerveau adolescent ? Si, certainement. Son frère, qui rend régulièrement visite au jeune couple, raconte comment, la nuit venue, les Einstein se penchent sur des exercices de physique autour d’une lampe à kérosène. L’amour a ses raisons…

En 1905, c’est la consécration. Théorie quantique, relativité restreinte, e=mc2 – les mots qui introduisent le nom d’Einstein dans tous les cercles scientifiques de la planète. Le temps, comme l’espace, est devenu relatif : c’est une révolution. En débattant la nature de la lumière, Albert l’attire vers lui. Elle ne le quittera plus. Tandis qu’il s’élève vers la gloire, Mileva s’enfonce dans l’ombre. Bien sûr, rien ne laisse penser que son épouse ait contribué, de près ou de loin, aux théories révolutionnaires d’Albert : leur correspondance fait état de travail mutuel, sans plus. En 1909, titulaire d’une chaire académique à Zurich, Einstein donne son premier cours à partir de notes écrites de la main de sa femme. Mais Mileva, indubitablement brillante, a pu se contenter de recopier ses dictées, de vérifier ses calculs – comme il est attendu d’une assistante, non d’une associée. Les historiens n’ont toujours pas tranché.

BÛCHER DE BÜCHER. Les autodafés de livres (Bücherverbrennung) enflamment l’Allemagne et l’Autriche dans les années 1930. Les écrits d’Einstein feront partie des textes interdits, tout comme ceux de Marx, de Kafka, de Heine… Prophétiquement, ce dernier écrivait en 1823 : « Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes ». (Photo: Wikipedia/Domaine public)

L’oubliée des théorèmes

La postérité achevée, Einstein voit les grandes communautés scientifiques s’ouvrir comme la Mer Rouge devant Moïse. Les lits des admiratrices, également. Son second fils est né en 1910. Cependant, en véritable bourreau de travail, le chercheur multiplie les conférences et les colloques, négligeant son ménage. Mileva ne lui en tient pas rigueur. « Il est maintenant considéré comme le plus grand des physiciens de langue allemande, se réjouit-elle en septembre 1909. J’espère simplement que sa célébrité n’entamera pas son humanité. » Plus loin, l’épouse semble se résigner : « Qu’est-ce-que l’on peut y faire, avec la notoriété ; l’un reçoit la perle, l’autre la coquille ». Elle n’est pas au bout de ses peines…

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Responsable d’une absence qui s’étire – et qui deviendra définitive –, Einstein entame en 1912 une relation amoureuse avec sa cousine Elsa. Les masques tombent. « Je traite ma femme comme une employée que je ne peux congédier » se plaint-il dans une lettre. Pour se rapprocher de sa maîtresse, il déménage à Berlin deux ans plus tard. L’imminence de la guerre ne fait plus de doute. Déracinée, une fois de plus, Mileva retourne avec ses deux garçons à Zurich en juillet. Cinq ans plus tard, le divorce est prononcé. A travers la correspondance ultérieure de Mileva perce l’aigreur d’une épouse abandonnée, sacrifiée. Chassé par le national-socialisme, Einstein a émigré aux Etats-Unis où son génie éclate en pleine lumière. L’ascension se poursuit. Mileva, quant à elle, est contrainte d’élever seule leurs deux enfants. Elle dilapide ses ressources dans le traitement de leur fils cadet Eduard, interné au sanatorium, qui perd la tête sous les mâchoires des électrochocs. Tombée en dépression, elle meurt en 1948.

COUSINADE. Albert en compagnie de sa seconde épouse, Elsa Löwenthal, en 1921. (Photo: Library of Congress, ggbain 32096/Domaine public)

On ne connaîtra sans doute jamais sa part de responsabilité dans l’éclosion d’Albert Einstein – fût-ce un appui scientifique, une main secourable, voire simplement une oreille où les théories du physicien ont pris corps. Était-elle complice, admiratrice, muse, collaboratrice ? Nul ne le sait. Mais son combat de l’ombre, même la lumière du génie ne peut le voiler. Engagée sur un chemin encombré de préjugés, à l’assaut de la forteresse masculine des sciences dures, elle a livré bataille contre l’indifférence qui stigmatisait sa condition. Oublions Mileva Einstein. Souvenons-nous de Mileva Marić.


Bibliographie