Le Projet Fou de Churchill : Un Porte-Avions en Glace !

Durant la Seconde Guerre Mondiale, les services secrets britanniques ont accouché de nombreux projets militaires farfelus… Parmi les plus surprenants, celui d’un porte-avions en glace destiné à la Bataille de l’Atlantique. Récit.

Les batailles les plus décisives du second conflit mondial ne se sont pas toutes données sur le plancher des vaches. Dès 1939, l’Atlantique est considéré comme un objectif stratégique : les Alliés y mettent en place un blocus efficace visant à verrouiller l’Allemagne nazie et à juguler son ravitaillement. Mais plusieurs évènements courbent cette tendance. La France tombe en mai 1940, et sa « royale » flotte se saborde ou passe aux mains de la Kriegsmarine. Le retrait précipité des forces britanniques, culminant à la poche de Dunkerque, donne les coudées franches à la marine allemande, désormais libre de patrouiller en Europe de l’Ouest.

Sanglant touché-coulé

Dès lors, une série d’affrontements sanglants vient souiller les eaux océaniques. Chevauchant leurs redoutables sous-marins U-Boote, les mariniers allemands accablent les convois alliés, et les îles britanniques, très dépendantes des importations de denrées alimentaires et de matériel militaire, se retrouvent isolées. Dès lors, la bataille de l’Atlantique prend une tout autre dimension : destroyers, avions de chasse et sous-marins se livrent à une guerre féroce, impliquant plus de mille confrontations entre 1939 et 1945. Du Venezuela aux Caraïbes, des côtes bretonnes à l’Afrique de l’Ouest, la zone atlantique mue en cimetière sous-marin.

Bataille de l'Atlantique

C’est dans ce contexte troublé que Churchill étudie le moyen de prendre l’avantage. L’homme confesse dans ses Mémoires que « la seule chose qui l’ai réellement inquiété est le danger des sous-marins ». Même après l’entrée en guerre des États-Unis, la flotte américaine reste obnubilée par le théâtre Pacifique, et les Alliés sont livrés à eux-mêmes jusqu’à la fin 1942. Curieux de nature, le Premier Ministre va alors soutenir les initiatives les plus saugrenues. L’une d’entre elles adopte le nom de code tout aussi saugrenu de Project Habbakuk.

Un iceberg au labo

Habbakuk, à l’origine, est le nom d’un prophète biblique qui affirme au nom de Dieu : « je vais faire quelque chose que tu ne croirais jamais, même si on te le disait » (Habbakuk 1:5). En effet, le projet militaire a de quoi surprendre : il s’agit d’un porte-avions colossal long de 610 mètres et large de 100, appelé à surclasser tous les engins de sa génération ! C’est dans la tête du journaliste scientifique Geoffrey Pyke – habitué aux projets imaginatifs – que l’ébauche de ce monstre marin prend forme. Son idée la plus originale : le porte-avions sera composé de 86% de glace et de 14% de pulpe de bois, réduisant la conductivité de la chaleur et l’empêchant de fondre. Ainsi, c’est un véritable iceberg flottant que les équipes de Lord Mountbatten (chef des Opérations Combinées) s’appliquent à développer dès l’automne 1942.

Der Untergang der Titanic
La résistance de la glace est attestée notamment depuis le naufrage du Titanic, en 1912, qui poussa de nombreux chercheurs et bateaux de croisière à vouloir se débarrasser sommairement de blocs de glace inertes susceptibles d’arrêter leur course… (Illustration: Untergang der Titanic, Willy Stöwer, 1912)

La grande force de ce paquebot de glace : il est insensible aux torpilles et peut accueillir environ 150 appareils, bombardiers et chasseurs confondus. De plus, il flotte et n’attire pas les mines magnétiques. Sa faiblesse, en revanche, réside dans sa mobilité : pour déplacer ce colosse pesant plusieurs milliers de tonnes, il faut vingt-six moteurs électriques qui font péniblement atteindre au mastodonte la vitesse de dix nœuds. Reste à convaincre Churchill.

Briser la glace

Lord Mountbatten s’attèle sans difficulté à cette tâche : il connaît le goût du Premier Ministre pour le spectaculaire et l’inattendu, et lui organise (selon la légende) une petite démonstration dans la propre baignoire de Churchill. L’intéressé est immédiatement séduit : « les avantages d’une ou de plusieurs îles flottantes sont à ce point éblouissants qu’ils ne sauraient pour l’instant être discutés ». L’opportunité d’une base artificielle en plein Pacifique permettrait aux forces alliées de déployer leur arsenal bien plus loin, et de participer activement à la partie d’échecs commencée par Hitler dès 1939.

Operation Habbakuk WW2 ice ship

Sans plus attendre, une équipe de chercheurs est déployée autour du lac Patricia, au Canada, afin d’y réaliser des essais de banquise artificielle. Début 1943, un bloc de « pykrete » (c’est le nom de cette matière mêlant glace et pâte de bois, en l’honneur de Pyke, son inventeur) de 160 mètres carrés y est façonné, et on réalise des tests de tir afin de vérifier sa résistance. Si les balles font éclater la glace, elles ne font qu’érafler le pykrete, à la composition plus dense. En réalité, les artisans canadiens et britanniques ne savent pas qu’ils travaillent à un projet militaire de cette ampleur ; ils le rebaptisent « l’arche de Noé », curieux écho aux origines bibliques d’Habbakuk.

Fonds militaires gelés

Mais le projet s’essouffle lors de la conférence de Québec, en août 1943 ; l’heure est aux affaires plus urgentes, notamment les préparatifs du Débarquement. Par ailleurs, avec 70 millions de dollars et plus de 8 000 ouvriers devant être mobilisés, Habbakuk se heurte à des soucis logistiques et financiers. Quand elle doit construire un gouvernail aussi haut qu’un gratte-ciel de quinze étages, l’amirauté réalise bien vite que la guerre n’est pas qu’une affaire d’imagination !

Habbakuk iceberg ship WW2
Vue d’artiste du géant Habbakuk en comparaison d’un porte-avions « classique » de la flotte britannique. (Credit: (c) London Illustrated News, 1946 via Warfare History Network)

A partir de 1943, définitivement éclipsés par les avancées de la flotte et de l’artillerie alliée, les torpilleurs allemands se crispent sur leurs positions en Méditerranée. Le rayon d’action des avions de chasse a été augmenté par les prouesses techniques des ingénieurs alliés (qui perfectionnent le radar), reléguant les îles flottantes au rang d’excentricités coûteuses. D’autant que les Alliés disposent désormais de bases en Islande et aux Açores ! Lord Mountbatten, qui remuait ciel et terre pour accoucher d’Habbakuk, est envoyé en Asie à partir de novembre 1943. L’iceberg militaire ne sera jamais déployé, et même mis au parfum par Churchill, les Américains, aux goûts plus sobres, resteront de glace.

 

 


Bibliographie

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