L’Affaire des Poisons : Tempête à La Cour du Roi-Soleil

En 1679, Louis XIV assoit sa domination sur le trône de l’Europe. Autoproclamé « plus grand roi du monde », le monarque mure les frontières du royaume, sponsorise les arts et accumule les maîtresses. Seule ombre au tableau : une sordide affaire d’empoisonnement et de sorcellerie vient ternir son règne lumineux…

Assez ironiquement pour un roi aussi dévot que Louis XIV, c’est dans un couvent de Liège que l’affaire des poisons débute. En 1676, les autorités françaises y arrêtent la marquise de Brinvilliers, recherchée depuis trois ans pour triple meurtre. L’inculpée, fille d’un conseiller d’État, aurait empoisonné son père et ses deux frères… Preuve indiscutable : la correspondance de l’accusée, ainsi que plusieurs fioles d’arsenic, ont été retrouvées dans la cassette de son amant. Rien ne va plus.

Marquise_de_Brinvilliers torture affaire des poisons
La Brinvilliers est soumise à la « question » : on lui fit boire plus de seize litres d’eau pour lui arracher des aveux…

L’affaire s’embrase

Au terme d’aveux arrachés torturés, la Brinvilliers glapit : « je ne dirai rien, mais si je voulais parler, il y a la moitié des gens de la ville et de condition […] que je perdrais ». Sous-entendu, un grand nombre d’aristocrates mêlé au réseau d’empoisonneurs… Pas le temps de traîner : le 17 juillet, la sorcière passe sous le couperet de la justice (et du bourreau), et son corps est avalé par un bûcher dressé Place de Grève. « Son pauvre petit corps a été jeté après l’exécution dans un fort grand feu, écrit Madame de Sévigné, et les cendres au vent ; de sorte que nous la respirerons et, par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante dont nous serons tous étonnés ». La femme de lettres ne croit pas si bien dire.

Car, loin de disparaître aussi vite que les cendres de l’empoisonneuse (dont les os calcinés sont convoités dès le lendemain par une foule assurée de sa sainteté), l’affaire des poisons va envenimer L’État louis-quatorzien. Discrètement, le Roi-Soleil a chargé Gabriel de La Reynie d’enquêter sur ces affaires suspectes d’empoisonnement. Dans l’ombre, le lieutenant-général de police remonte la filière et met au jour un réseau criminel aux ramifications dantesques.

Les complices passent à table

Bientôt, les geôles de la Bastille se remplissent d’individus louches : apothicaires, alchimistes, faux-monnayeurs, devineresses, avorteuses et sorcières affluent sous les verrous à partir de 1677. Pire, lorsque les suspects passent aux aveux, ils révèlent que la noblesse parisienne est également impliquée. « Quel beau métier, et quelle clientèle ! aurait scandé Marie Bosse, sinistre empoisonneuse de la capitale. Je ne vois chez moi que duchesses, marquises, princes et seigneurs ! Encore trois empoisonnements et je me retire, fortune faite ! »

The Love Potion
On dit que c’est sous l’influence des guerres d’Italie, menées entre le XVe et le XVIe siècle, que l’usage du poison retrouve en France ses lettres de noblesse. Pendant la Renaissance, les Borgia et les Médicis, abreuvés de machiavélisme, n’hésitaient pas à empoisonneur successeurs encombrants et Papes increvables…

Très vite, la liste des accusés s’allonge de noms prestigieux : les propres nièces de Mazarin, le tragédien Racine, et même les dames de compagnie de Madame de Montespan, favorite officielle du roi, auraient participé au terrible commerce des poisons ! Il faut dire qu’à l’époque, la cour des princes d’Europe est mêlée d’astrologues, de devins ou d’alchimistes – un cortège ténébreux aux motivations pour le moins mystérieuses…

La Chambre ardente

Pour faire la lumière sur l’affaire, Louis XIV ordonne l’ouverture d’une « chambre ardente » – tribunal exceptionnel qui doit son nom aux procès médiévaux, établis dans des salles éclairées à la bougie – le 7 avril 1679. Plus de quatre cents accusés sont entendus par des juges éberlués. En plus des charges de trafic et d’usage de « poudres de succession » (un euphémisme pour désigner les poisons), on découvre que les suspects – parfois hauts placés – ont participé à des « messes noires », rituels sataniques durant lesquels la religion catholique est bafouée et le meurtre d’enfants commis. Plusieurs témoins assurent que la marquise de Montespan a assisté à ces sinistres cérémonies, et qu’elle aurait même conspiré pour empoisonner le roi !

La Voisin avec la mort
Sous le regard accusateur des angelots, La Voisin est représentée comme complice de la Mort elle-même ! En plus des poisons dont elle fait commerce, cette « sorcière » jette des sortilèges et distribue des philtres d’amour. Et sa clientèle s’étend bien au-delà des faubourgs de Paris… (Credit: gravure de Guillaume Chasteau exposée au Grand Palais (c) via Images d’Art)

C’en est trop pour Louis XIV, qui veut mettre un terme au procès éclaboussant son règne. L’une des principales inculpées, Catherine Deshayes – surnommée « la Voisin » – est exécutée sommairement le 22 février 1680. Avorteuse réputée, portée sur la bouteille, c’est elle qui aurait fourni aux proches de la Montespan des poudres destinées au roi… Il s’agirait, selon toute vraisemblance, non de poisons mais d’aphrodisiaques.

Louis XIV étouffe l’affaire

La Chambre ardente est dissoute, sur ordre du Roi-Soleil, en 1682. Le souverain, complètement dépassé, est sans doute prêt à empêcher l’éclosion de la vérité… Il avait pourtant promis « une justice exacte, sans aucune distinction de personne, de condition ni de sexe », quelques années plus tôt ! Mais l’affaire, qui connaît chaque jour de nouveaux rebondissements, est décidément trop empoisonnée pour lui. « Je ne puis, par aucune de mes vues particulières, percer l’épaisseur des ténèbres dont je me trouve environné » confesse La Reynie, principal enquêteur, dans une lettre adressée à Louvois. C’est dire !

Les autorités royales prennent d’infinies précautions afin de ne pas ébruiter le scandale. Les principaux accusateurs de la Montespan sont emprisonnés dans des forteresses lointaines, où l’on n’entendra plus parler d’eux. On ordonne d’ailleurs à leurs geôliers de les châtier, au cas où il leur prendrait l’envie de « calomnier » de respectables courtisans…

Citadelle_Besançon affaire des poisons
La citadelle de Besançon, comme d’autres forteresses royales (Belle-Isle-en-Mer, Salses, Villefranche-de-Conflent), « accueillera » plusieurs accusateurs de la Montespan… (Photo: CRT de Franche-Comté via Wikipedia, CC BY-SA 3.0)

L’Affaire des Poisons connaîtra un dernier rebondissement au début du XVIIIe siècle. En 1709, alors au soir de sa vie, le Roi-Soleil ordonne qu’on brûle les registres du procès, qu’il avait conservé dans une malle scellée. Ainsi, le scandale disparaît comme il avait commencé : dans les flammes d’un bûcher… Mais, loin d’être inoffensives, ses cendres assombriront durablement l’héritage du Roi-Soleil, qui se voulait éclatant de gloire, de faste et de progrès. « S’il est périlleux de tremper dans une affaire suspecte, il l’est encore davantage de s’y trouver complice d’un grand, conclut La Bruyère en 1688 : il s’en tire et vous laisse payer doublement, pour lui et pour vous. »

 

 


Bibliographie

  • Jean-Christian Petitfils, L’affaire des Poisons. Crimes et sorcellerie au temps du Roi-Soleil (2010), Perrin.
  • Thierry Sarmant, Louis XIV : Homme et Roi (2014), Tallandier.
  • François d’Aubert, Colbert. La vertu usurpée (2014), Perrin, p. 413-426.
  • Hervé Drévillon, « Magie et raison d’Etat : l’affaire des poisons », L’Histoire n°126, décembre 1997.

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