L’Île-Goulag : Les Fantômes de Nazino

C’est l’un des secrets les mieux gardés d’Union Soviétique. Un goulag insulaire que les locaux surnomment encore Ostrov-Smert’ – « l’île-mort ». En 1933, des milliers de paysans sans histoires y sont déportés : deux tiers d’entre eux ne feront pas le voyage de retour.

Voilà plus de quatre-vingts ans que l’île a accueilli ses derniers prisonniers, pourtant on en parle encore avec des frissons dans la voix. Les spectres de Nazino hantent encore les marécages nus de Sibérie. Une taïga immaculée à perte de vue qui laisse la curieuse impression d’une mémoire blanche. Pourtant, les heures sombres du stalinisme y ont laissé une marque indélébile, sous la forme de déportations massives – et souvent sans retour.

Des champs à l’usine

Pour retrouver l’origine de ces mouvements de population, il faut mettre un doigt dans l’engrenage politique soviétique des années 1930. Staline souhaite faire entrer l’URSS, majoritairement agricole, dans l’âge de l’industrialisation. Pour ce faire, il déclenche en 1928 un plan de cinq ans censé moderniser l’économie soviétique et combler son retard avec les économies capitalistes. Une façon bien à lui de dire : le communisme, ça rapporte aussi ! Mais à quel prix ?

Info plan soviétique 1928-37

Derrière un discours qui promet prospérité et confort à chaque ménage soviétique, « le Petit Père des Peuples » mène une politique de collectivisation sans précédent. Il prélève massivement les campagnes pour approvisionner les centres urbains (ou exporter afin de nourrir l’industrie naissante), saignant à blanc l’économie paysanne. Résultats : un exode rural massif, une famine qui tuera entre 3 et 7 millions d’individus, et une recrudescence de la violence et de la criminalité (pauvreté oblige) dans les villes.

Or les noyaux urbains constituent le nouveau cœur battant de l’économie industrielle, et l’afflux massif d’éléments « socialement inacceptables » dérègle le fragile équilibre du rationnement, déjà à bout de souffle. Des milices policières sont aussitôt mises sur pied pour faire le ménage : au printemps 1933, plus de 70 000 individus sont déportés de Moscou et de Leningrad. Des paysans qui n’ont ni toit ni passeport ! On ordonne à certains de retourner dans leurs campagnes décimées par la disette et les épidémies, tandis que d’autres sont envoyés aux camps établis en Sibérie ou au Kazakhstan. Dans les deux cas, on les destine aveuglément à une mort certaine.

800px-Chicago_American_25.02.1935
Les conséquences de la collectivisation seront fatales aux petits paysans, en témoigne cette une du Chicago American en date du 25 février 1935. Bien sûr, Staline niera toute responsabilité et accusera ses victimes d’avoir elles-mêmes orchestré une famine à grande échelle.

A l’est, du nouveau

Le 1er mai 1933, jour de la Fête du Travail, 6000 « déclassés » (ce sont des délinquants mineurs, majoritairement des hommes) sont chassés de Moscou et transportés au camp de transit de Tomsk, à 4000 kilomètres vers l’est. Au fil du voyage, les centres urbains nappés de fumée noire s’éloignent rapidement, laissant la place à des contrées désolées ponctuées de résineux ou de peupliers. Puis les prisonniers s’embarquent sur le fleuve Ob vers leur dernière destination : Nazino, une île d’un kilomètre carré cernée de marécages. On abandonne les « colons de travail » à l’intérieur d’un camp gardé par des villageois des environs, avec une livre de farine par jour pour seule ration.

A peine un mois plus tard, il ne reste plus qu’un tiers de ces individus tiraillés par la faim, le froid (beaucoup sont pieds nus) et rongés par la dysenterie. Il neige, pourtant pas un seul repas chaud n’a été distribué. Des gangs se sont formés parmi les délinquants les plus violents, des meurtres ont été commis, des prisonniers sont abattus sans raison… Et des crimes encore plus atroces sont attestés, qui survivent aujourd’hui dans le surnom de l’île : « Ostrov lioudoedov » – l’île aux cannibales.

ob river nazino
Section de la rivière Ob près de Barnaul (Russie). C’est dans cette eau boueuse et marécageuse que les détenus de Nazino délayent leur farine afin de la rendre plus consistante… ce qui conduit à de graves épisodes de dysenterie. (Photo: Ondřej Žváček via Wikipedia, CC BY 2.5)

Il a suffi de quelques semaines pour pousser des délinquants mineurs aux pires transgressions. Début juin, le camp de Nazino – ou plutôt, ce qu’il en reste – est évacué en toute hâte par les autorités soviétiques. Auraient-elles été aussi promptes à réagir si elles n’avaient pas été pressées par un rapport accablant signé Vassily Velichko, un jeune officier soviétique ? « Sur l’île de Nazino, l’homme a cessé d’être un homme. Il s’est transformé en chacal » a-t-il écrit dans une lettre à Staline…

Anatomie d’un cauchemar

Les résidents de la région garderont longtemps en mémoire les horreurs perpétrées sur Nazino, à tel point que les navigateurs de l’Ob la surnomment encore « l’île-mort » de nos jours. Cet épisode n’est qu’une brève dans la chronique monstrueuse des purges staliniennes ; mais il contient déjà tous les ingrédients annonciateurs des massacres à venir. Une raison d’État trop autoritaire pour être contestée, rendue folle par sa propre utopie ; des fonctionnaires aveugles, marionnettes du pouvoir ; et des minorités que l’indifférence et la peur vont transformer en coupables de circonstances.

Away_With_Private_Peasants!_(3273571261)
Au cours de l’histoire soviétique, il y eut autant de « colons spéciaux », statut élastique à la frontière entre citoyen et détenu, que de prisonniers du goulag : près de trois millions. L’invention de Staline lui permet de ratisser large et d’exclure un maximum d’éléments nuisibles…

Nazino, c’est l’essence même de la barbarie stalinienne, celle qui réduit l’homme à sa plus simple expression, primaire et animale. Réjouissons-nous d’en avoir entendu parler : ce n’aurait pas été le cas sans le courage d’un jeune officier soviétique qui a osé porter cette situation en haut lieu. Sans lui, les autorités soviétiques auraient-elles jamais évacué le camp ? Combien d’autres crimes de la sorte ont été tus ? Autant de questions que les fantômes de Nazino continuent à nous poser.

 

 


Bibliographie

  • Nicolas Werth, L’île aux cannibales (2006), Perrin.
  • « L’île aux cannibales », Documentaire de Cédric Condom (France, 2009).
  • Olivier Thomas, « L’enfer de Nazino », L’Histoire n°351, mars 2010.
  • Nicolas Werth, “‘Déplacés Spéciaux’ Et ‘Colons De Travail’ Dans La Société Stalinienne”, Vingtième Siècle. Revue D’histoire, no. 54, 1997, pp. 34–50. JSTOR.
  • Michael Ellman, “Stalin and the Soviet Famine of 1932-33 Revisited”, Europe-Asia Studies, vol. 59, no. 4, 2007, pp. 663–693. JSTOR.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s