Dans la foulée de la Première Guerre mondiale, de nombreux soldats français sont enterrés loin de leurs communes d’origine. Sollicités par leurs familles endeuillées, des entrepreneurs peu scrupuleux partent alors à la chasse aux cadavres…
La nuit est tombée sur le cimetière de Sillery, dans la Marne. Même si les combats ont cessé il y a plusieurs mois, les alentours portent encore les stigmates des affrontements de la Grande Guerre : arbres écorchés, végétation empoisonnée, terre lacérée par les éclats d’obus. Une plaie ouverte. Perçant l’obscurité, une lanterne guide deux ombres chuchotantes entre les sépultures. Une voiture ronronne à proximité, prête à démarrer en trombe s’il le faut.
Le lendemain matin, le fossoyeur local constate qu’un de ses locataires a « déménagé ». Une tombe béante, déblayée sus le couvert de la nuit, a recraché le corps d’André Lebeurre, tombé sous les balles allemandes trois ans plus tôt, en mai 1917. Fait étonnant : le cercueil contient encore le tronc du malheureux – seules sa tête et ses membres ont été kidnappés. « Il faut donc supposer que les auteurs de cette profanation ont été dérangés dans leur travail », postule le rapport de gendarmerie rédigé le 20 mai 1920.
Le fossoyeur soupire. En vérité, il n’est guère surpris : depuis l’armistice, ces exhumations clandestines se multiplient à travers les cimetières militaires, particulièrement dans les régions les plus meurtries par les combats. « Un odieux trafic qu’il faut supprimer » s’alarme Le Journal dès le 22 juillet 1919 : plusieurs dizaines de procès-verbaux de gendarmerie en attestent, rédigés chaque jour par des fonctionnaires dépassés.
Gardes des corps
Pour comprendre le gagne-pain des trafiquants de cadavres, il faut revenir en 1914. Au début de la Grande Guerre, rien n’a été prévu concernant les dépouilles de Poilus tombés au champ d’honneur : ils sont souvent ensevelis en marge du champ de bataille par leurs compagnons d’armes, roulés dans une toile de tente ou simplement inhumés dans un trou d’obus. Pour les identifier, leur tombe improvisée est surmontée d’une croix de bois où l’on trace leur nom à la pointe de la baïonnette. Parfois l’on se contente de planter dans le sol une bouteille contenant l’identification du défunt, goulot vers le bas, « quelque chose qui fasse reconnaître l’épave plus tard lorsque tout sera calme et que les femmes en deuil viendront recueillir ces glorieux débris » écrit un lieutenant français en 1915.
Le 19 novembre 1914, l’État interdit l’exhumation des militaires morts au feu pour empêcher tout transfert clandestin. Tandis que les combats redoublent d’intensité, on perd vite la trace des anonymes enterrés vivants sous les bombes ou glissés pêle-mêle à la fosse commune, dont les familles n’ont pour se consoler qu’une messe dite dans la paroisse natale. Difficile d’imaginer le sort des veuves et des orphelins : à la disparition d’un être cher s’ajoute l’impossibilité de le veiller dans le caveau familial, comme si sa patrie lui refusait le repos.
Le 29 décembre 1915, une nouvelle loi accorde aux Poilus de reposer individuellement dans des cimetières militaires situés en marge du front – de gigantesques nécropoles où les corps enterrés à la va-vite sont rapatriés pour finir leurs jours. Là, ils bénéficieront d’une sépulture digne et reposeront pour l’éternité auprès de leurs frères d’armes, ce qui constitue une nette amélioration. La contrepartie : ils demeureront à jamais loin de leurs foyers, dans les plaines truffées de limaille et d’ogives où ils auront perdu la vie… Les députés tricolores s’écharpent déjà sur la question : faut-il les laisser là, ou les renvoyer dans leurs familles ?

Démobiliser les morts
La question n’est toujours pas résolue après-guerre. Tandis que les monuments aux morts fleurissent dans les communes tricolores, des familles se mobilisent pour « démobiliser » les morts, c’est-à-dire les rapatrier par tous les moyens. Ce sont des veuves, des orphelins, des frères et des sœurs qui écrivent aux édiles locaux ou à la hiérarchie militaire afin de faire valoir leur droit au recueillement. Las, les autorités restent inflexibles, si bien qu’au cours des années 1919 et 1920, de nombreuses personnes court-circuitent la voie administrative et font appel à des « entrepreneurs de la mort » pour restituer le corps de leurs défunts.
C’est ici que l’on retrouve les fossoyeurs clandestins qui, quelques paragraphes plus tôt, violaient une sépulture militaire dans la Marne. « Ils procèdent de nuit, avec des équipes spécialement dressées à ces macabres besognes », fustige un journaliste en 1919. « Ainsi l’ignoble commerce, pour qui compte seulement le privilège de l’argent, rançonne à son gré les ‘‘clients’’ et établit les plus douloureuses distinctions jusque dans la mort. » En effet, les tarifs des « mercantis de la mort » sont exorbitants : de 1500 à 15 000 francs par opération, transformant la pratique en une industrie lucrative qui saigne les familles endeuillées. Comme pour les chauffeurs de taxi, un tarif au kilomètre est même appliqué.
Ces entrepreneurs ne sont pas tous issus des entreprises de pompes funèbres : flairant le bon filon, certains désertent leurs anciennes activités – ils sont imprimeurs, ouvriers, manutentionnaires, agriculteurs – pour gagner de l’argent facile. Et tant pis si le cadavre qu’ils ont été payés pour ramener n’est pas le bon ! « Obligés de procéder hâtivement, libérés de tout contrôle, soucieux avant tout d’empocher la rémunération convenue, il arrive souvent que les entrepreneurs d’inhumations clandestines se trompent, tantôt involontairement, tantôt sciemment, et enlèvent des corps qui ne sont point ceux qu’ils ont mission de ramener », s’indigne Le Journal à l’été 1919.

Pire encore : dans la précipitation, les passeurs de macchabées outrepassent les conventions d’hygiène et de respect dues aux morts tombés au champ d’honneur. « Dans le cimetière de Villers-Marmery (Marne) […] les déterreurs de cadavres s’étaient tellement pressés que, le lendemain, les habitants de ce pays aperçurent ‘‘un chien qui traînait un pauvre bras où il y avait encore un pansement après’’ » rapporte La Bonne guerre en octobre 1919. On ne s’embarrasse même pas d’emporter le cercueil : la dépouille fragmentée suffit ! Une mère de Seine-et-Oise a ainsi voyagé jusqu’à la Somme, où son fils était inhumé, pour ramasser ses ossements dans une valise qu’elle a ensuite enregistré comme bagage lors de son trajet de retour en train…
De toute évidence, les trafics de cadavres engendrent une réelle confusion dans les nécropoles mises sens dessus-dessous par des pelleteurs clandestins. Des sépultures sont bafouées, des tombes piétinées, des cadavres enlevés par erreur. Il en résulte que des familles n’ayant pas l’envie – ou les moyens – de faire rapatrier illégalement leur cher disparu reçoivent parfois la terrible nouvelle que son corps manque à l’appel ! Interpellé par l’opinion, le gouvernement français finit par autoriser le transfert des corps le 31 juillet 1920 afin d’endiguer les trafics clandestins. Un service de restitution des corps (SRC) est établi avec pour mission de rapatrier, aux frais de l’Armée, les dépouilles mortelles vers leurs communes d’origine. Au terme d’une colossale « migration funèbre », on estime que 250 000 des Poilus enterrés dans la zone des Armées sont renvoyés vers leurs foyers, soit 40% du total des morts identifiés. L’attente est terminée ; le deuil peut commencer.
Initialement publié sur Slate.fr
Bibliographie
- Béatrix Pau, Le ballet des morts, La Librairie Vuibert, 2016.
- Gilles Vauclair, Mort au combat ! Le sort des soldats tués pendant la Grande Guerre, Sutton, 2015.
- Béatrix Pau, « La violation des sépultures militaires, 1919-1920 », Revue historique des armées, n°259, pp. 33-43, 2010.
- Jean-Yves Le Naour, « La démobilisation des morts », Hérodote, 5 septembre 2020.
- Thierry Hardieret et Jean-François Jagi, « Le corps des disparus durant la Grande Guerre : l’impossible deuil », Quasimodo, n°9 (« Corps en guerre. Imaginaires, idéologies, destructions. Tome 2 »), printemps 2006, pp. 75-96.
- Maurice Boulloux-Lafont, « Les mercantis de la mort », Le Journal, 22 juillet 1919.
- Jean Sartori, « Les mercantis de la mort », La Bonne guerre, 18 octobre 1919.
- « L’exhumation des corps de soldats recommencera demain », L’Ouest-Éclair, 20 septembre 1921.
