L’Homme Qui A Étouffé La Planète

Vous ignorez son nom, pourtant cet ingénieur américain a contribué plus que quiconque à la catastrophe climatique que nous traversons. Inventeur de l’essence au plomb et des gaz chlorofluorocarbonés, Thomas Midgley Jr. laisse derrière lui une planète à bout de souffle. Portrait.

« Ce que Midgley a laissé derrière lui, c’est un immense héritage pour le monde, fruit d’une vie bien remplie, variée et extrêmement créative. » C’est par ses mots que le professeur Kettering salue, en 1947, le travail de son collègue et ami Thomas Midgley Jr., décédé trois ans plus tôt. De l’aveu de tous, les inventions de l’ingénieur américain auraient rendu la vie plus agréable et plus facile à ses contemporains. « Il a fait de la science un libérateur, et nous nous réjouissons avec lui des satisfactions qui doivent être siennes à voir les fruits de son travail », commente un autre de ses admirateurs.

L’élégie élogieuse de Kettering marque le point final d’une carrière couronnée de médailles, de récompenses et de prix scientifiques pour un individu qui, depuis le début du XXe siècle, cultive l’innovation dans les domaines les plus divers. Il a l’invention dans le sang : son grand-père maternel avait développé un prototype de scie mécanique, son père détenait plusieurs brevets en lien avec les pneumatiques. Naturellement, le fils prodigue ne fait pas exception. Dès la petite école, Thomas Jr. ne se départ pas de son fidèle tableau périodique des éléments, signe d’une curiosité débordante et obsessive.

Son diplôme d’ingénieur en poche, Midgley intègre, en 1916, la division de recherche de l’entreprise General Motors. Le titan américain de l’industrie automobile cherche alors à se débarrasser du « cliquetis » (engine-knocking), des micro-explosions se produisant sporadiquement dans les moteurs à essence au risque de les endommager. Piochant dans son fidèle tableau périodique, Midgley teste 143 différents composés à mélanger avec son carburant – essayant notamment l’arsenic, le soufre, même le beurre fondu – jusqu’à ce qu’il tombe sur le candidat idéal : le plomb. Les démonstrations sont probantes : ce composé « non seulement double la puissance de l’essence, mais élimine également le cliquetis dans les cylindres du moteur, rapporte un journaliste en septembre 1922. La conférence et la démonstration d’hier ont été les plus importantes organisées à ce jour et devraient susciter un vif intérêt non seulement dans le monde de l’automobile, mais aussi dans tous les secteurs d’activité où l’on utilise des moteurs à combustion. »

Plombeur d’ambiance

En 1923, une station-service de Dayton, dans l’Ohio, distribue le premier baril d’essence au plomb. Le succès est immédiat. Gorgés du carburant-miracle, les moteurs cessent de pétarader : automobilistes, industries, compagnies aériennes l’adoptent aussitôt. Et tant pis pour les voix qui s’élèvent, rappelant que l’intoxication au plomb, appelée saturnisme, est connue depuis les traités d’Hippocrate, au IVe siècle avant notre ère ! Aux journalistes qui s’inquiètent de la nocivité de son composé, Midgley répond par la négative, allant jusqu’à s’asperger les mains de carburant au plomb en pleine conférence de presse.

DU PLOMB DANS LA 4L De nos jours, on peut encore trouver le long des routes américaines de vieilles pompes à essence désaffectées servant de l’essence au plomb. L’Algérie sera le dernier pays du monde à en interdire la distribution, en 2021. (Credit: Cindy Cornett Seigle via Flickr/CC BY-NC-SA 2.0)

L’ingénieur persiste et signe. Surfant sur l’emballement médiatique, il récidive en développant, au cours des années 1930, les gaz chlorofluorocarbonés (CFC) pour Frigidaire, division de General Motors depuis 1918. Utilisés notamment dans la réfrigération et la climatisation (on les connaît mieux sous le nom commercial de « fréons »), les CFC viennent remplacer les gaz inflammables et toxiques, comme l’ammoniac ou le butane, responsables de plusieurs accidents mortels au cours des années précédentes. C’est ainsi que les fréons se démocratisent rapidement, dopés pendant la Seconde Guerre mondiale par leur utilisation en tant qu’insecticide dans les jungles du Pacifique.

Désormais au faîte de sa gloire, l’ingénieur américain poursuit ses recherches avec la même frénésie – honorant la tradition familiale, il sera détenteur de 170 brevets – mais aucune invention ultérieure n’aura l’impact catastrophique de ses créations de jeunesse. Ce n’est pas un hasard si, lorsque vous faites le plein à la station-service, vous pouvez seulement choisir entre diesel et sans plomb : s’accumulant dans l’organisme, le plomb cause une altération des fonctions cognitives, une perte de la motricité, des tremblements, des attaques et, parfois, la mort. Midgley lui-même ne pouvait l’ignorer. « Après environ un an de travail dans le plomb organique, je constate que mes poumons ont été affectés et qu’il est nécessaire d’arrêter tout travail et de prendre un bon bol d’air frais », écrivait-il en 1923 à l’organisateur d’une de ses conférences après avoir été contraint de la décommander pour des raisons de santé.

Le pire pollueur de l’humanité

La plupart des pays du monde ne sont parvenus à la même conclusion que trop tard. En 1983, un rapport scientifique tire la sonnette d’alarme : « on peut douter qu’il existe encore une partie de la surface terrestre ou une forme de vie qui ne soit pas contaminée par le plomb d’origine anthropique ». Trois ans plus tard, le Japon deviendra le premier pays au monde à interdire l’essence au plomb. Au même moment, des comités d’experts commencent à prendre conscience que les gaz chlorofluorocarbonés, apparemment inoffensifs, demeurent dans l’atmosphère pendant des décennies et endommagent la couche d’ozone, accélérant le réchauffement climatique.

Ce qu’on appelle aujourd’hui le changement climatique anthropique – dont l’humanité est directement responsable – doit beaucoup à l’inventivité de Midgley. « Il a eu un impact plus néfaste sur l’atmosphère que tout autre organisme dans l’histoire de la Terre », estime l’historien de l’environnement John McNeill. Lui qui se considérait comme un artisan du progrès, avec l’optimisme caractéristique des savants du début du siècle (c’était avant la bombe atomique), il ne constatera jamais les effets délétères de ses créations. Affaibli par la polio – et, sans aucun doute, par les effets de son exposition au plomb –, l’ingénieur américain doit prendre une retraite forcée en 1940. Paralysé par la maladie, mais jamais à court d’idées neuves, l’ingénieur conçoit un dispositif ingénieux de câbles qui lui permet de s’extraire de son lit sans effort. Ironie de l’histoire, Thomas Midgley sera la victime de sa propre invention – on le retrouvera étranglé dans son système de poulies le 2 novembre 1944. Ses autres inventions, quant à elles, continuent de nous étouffer.

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie

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