« Afronautes » : Quand La Zambie Visait La Lune

En pleine Guerre Froide, tandis que les Américains et Soviétiques jouent des coudes pour remporter la course à l’espace, un concurrent étonnant entre en scène : la toute jeune république de Zambie.

Edward Makuka Nkoloso n’est pas un cosmonaute. Ni même un pilote. Encore moins un ingénieur. Non, ce fonctionnaire de quarante-cinq ans au visage jovial est instituteur en Rhodésie du nord, ancienne colonie placée sous protectorat britannique depuis 1924. Mais lorsqu’en 1964, le pays obtient son indépendance pour devenir la république de Zambie, Edward Nkoloso jubile : il se rêve désormais en conquérant des étoiles. « Certains pensent que je suis fou, déclare l’intéressé au micro de l’Associated Press. Mais ils riront bien quand je planterai le drapeau de la Zambie sur la Lune. »

Autoproclamé ministre de la recherche spatiale depuis 1960, Nkoloso fait cependant face à certaines limitations – à commencer par le coût de participation à la course à l’espace. « Nous avons dû reporter notre projet de planter le drapeau zambien sur la Lune, concède-t-il devant un journaliste du Telegraph en août 1965. Mais il ne s’agit là que d’un contretemps temporaire. Je n’ai pas encore reçu de réponse à ma demande adressée aux Nations Unies pour un prêt de 19.6 millions de dollars, ni à celle concernant un financement supplémentaire de 1.9 milliard de dollars provenant de sources étrangères privées. »

Établi à Lusaka, la capitale, le programme spatial national souffre d’un colossal manque de moyens (à titre de comparaison, le budget de fonctionnement de la NASA en 1965 équivaut à cinq fois le PIB zambien sur la même année). Alors Nkoloso mise sur des méthodes alternatives. Il conseille à ses « Afronautes » de se balancer le long de cordes pour simuler une atmosphère de microgravité, les entraîne à marcher sur les mains ou les fait dévaler des pentes à l’intérieur de barils de pétrole vides… Quant au protocole de lancement de sa fusée, il repose sur un système de propulsion « dérivé de la catapulte », comme il l’explique à un reporter en novembre 1964. Qu’est-ce-qui pourrait mal tourner ?

SYSTÈME D Edward Nkoloso fait visiter le camp d’entraînement de ses « Afronautes » lors d’un reportage télévisé dans les années 1960. L’excentricité du ministre de la recherche spatiale de Zambie a sans aucun doute contribué au retentissement médiatique de son projet – et au rayonnement international de la jeune nation. (Photo via National Air & Space Museum/Smithsonian)

Le retard accumulé ne décourage par Nkoloso, qui a fait appel à une douzaine d’étudiants appelés à devenir les prochains Gagarine. Hélas, les fonds réclamés à l’ONU et aux nations étrangères – dont Israël, les États-Unis et l’URSS – n’arrivent pas ; certains gouvernements n’ont même pas daigné répondre, croyant sans doute faire l’objet d’une arnaque nigériane avant l’heure. Les adolescents recrutés pour planter le drapeau zambien sur la Lune, d’abord attirés dans l’orbite de cet homme visionnaire, finissent par quitter le projet pour poursuivre leurs études. Même le gouvernement émet des réserves : « des sources gouvernementales précisent que le président zambien a demandé [à Nkoloso] de tempérer son enthousiasme », renchérit le Telegraph.

Comment les cadors de l’exploration spatiale ont-ils accueilli la nouvelle ? A égrener les dépêches publiées au milieu des années 1960, on constate que la concurrence de la Zambie dans la course à l’espace a déclenché, au mieux, un intérêt amusé, au pire un mépris total. « La mascarade de l’Africain se présentant comme un homme politique capable de prendre les rênes d’un État moderne, avec toutes les compétences et institutions hautement complexes qui y sont indissociablement liées, n’a nulle part été mise en évidence de manière plus grotesque qu’en Zambie », assène l’écrivain conservateur A. K. Chesterton en 1965, sans doute nostalgique des belles heures de l’Empire britannique.

Derrière cette histoire d’ambitions manquées, on devine un projet qui n’avait pas vraiment pour finalité de toucher la Lune, mais plutôt de renforcer l’autodétermination des nations africaines qui, au même moment, se libéraient du joug des puissances coloniales. Ancien soldat actif dans le mouvement révolutionnaire, Nkoloso était-il sérieux lorsqu’il affirmait à des journalistes vouloir catapulter ses « Afronautes » au moyen d’un vaisseau de cuivre et d’aluminium de trois mètres de haut ? Peut-être… Ou alors jouait-il à fond la carte satirique, exploitant la condescendance des commentateurs occidentaux à son avantage.

Force est de reconnaître qu’il a réussi son pari : en quelques semaines, il a su capter l’attention médiatique et la projeter sur la jeune république. L’ancien instituteur croit-il vraiment pouvoir rivaliser avec les Soviétiques et les Américains dans la course à l’espace ? Interrogé sur le sujet lors d’un reportage télévisé, Nkoloso ne se démonte pas : « eh bien, ils vont être surpris par nos ressources et notre intelligence… Je suis sûr qu’on va les rattraper. » Et si c’était lui qui, à travers ces déclarations teintées d’ironie, en profitait pour moquer les énormes dépenses consenties par les superpuissances dans ce qui ressemble à un concours de quéquettes interstellaire ?

Quoi qu’il en soit, la tempête médiatique a fini par s’essouffler, et la fusée d’aluminium n’a jamais quitté le pas de tir de Lusaka. Malgré tout, soixante ans plus tard, les rêves de Nkoloso et de ses Afronautes demeurent intacts. Inaugurée en 2025 « pour favoriser la collaboration sur les initiatives spatiales à l’échelle du continent », l’Agence Spatiale Africaine fédère 55 membres – dont la Zambie.

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie