En plein âge d’or de la paléontologie, deux chasseurs de dinosaures américains se disputent les meilleurs spécimens. Pour le plus grand bonheur de la science.
Dans le lit fossilisé de la rivière Judith, au Montana, une forme se dessine. Des pioches y ont tracé les contours d’un squelette colossal, décoloré par des millions d’années de repos souterrain. Un spécialiste s’agenouille devant la bête endormie, chiffonnant son épaisse barbe noire : il s’agit d’Othniel Charles Marsh, un paléontologue de l’université de Yale. Le professeur se frotte les mains : voilà un joli spécimen pour enrichir sa collection… et espérer enterrer son rival de toujours, Edward Drinker Cope, de l’Académie de Sciences Naturelles de Philadelphie ! En ce XIXe siècle finissant, les nombreux fossiles exhumés dans l’Ouest américain – notamment sur les chantiers des lignes de train transcontinentales – ont transformé la région en « eldorado des paléontologues ». C’est dans ce contexte d’ébullition scientifique que la « Guerre des os » va mettre à dos deux éminents spécialistes.
Tout avait pourtant bien commencé. En 1864, alors fraîchement diplômés, Marsh et Cope partagent un verre dans un café berlinois. L’Europe est à l’époque le cœur battant de la recherche paléontologique. Les deux hommes rêvent d’une carrière riche en découvertes et en percées scientifiques. Preuve de leur bonne entente, ils vont jusqu’à baptiser certains de leurs fossiles du nom de l’autre en 1869 : le Ptyonius marshii (un amphibien de petite envergure) et le Mosasaurus copeanus (un reptile aquatique) font leur entrée dans les tablettes scientifiques. Hélas, cette cordialité de façade vole en éclats dans les années 1870 : leurs egos démesurés et leur soif de reconnaissance les éloignent peu à peu. S’enclenche alors une course contre la montre avec pour seul but d’éclipser l’adversaire par la portée de son héritage scientifique.

Jurassic Dark
Du Montana au Wyoming, en passant par le Colorado, le Kansas et le Nebraska, les deux chercheurs encouragent leurs équipes de fouilles à déterrer un maximum de spécimens – de dinosaures, mais aussi d’autres espèces fossilisées – afin de prendre l’ascendant. Il faut faire vite, quitte à employer de la dynamite pour creuser plus rapidement et détériorer le sous-sol des régions explorées. De toute évidence, cette course effrénée franchit souvent les limites de la légalité : pots-de-vin, chantage, plagiat, vol de fossiles, espionnage, sabotage… Il paraît même que les deux équipes concurrentes se seraient jeté des pierres sur un chantier de fouilles !
Bien sûr, les deux hommes n’assument pas publiquement leurs excès. Ils se contentent de s’interpeller par l’intermédiaire de publications académiques au vitriol, où chacun s’empresse de corriger les erreurs de l’autre. Dans la précipitation, la science bégaye : un fossile du doux nom de Uintatheres anceps aurait ainsi été découvert par moins de vingt-deux fois par les deux chercheurs…
Dans les années 1890, après deux décennies de relations empoisonnées, Cope et Marsh voient leurs destins se lier définitivement. Le premier dilapide sa fortune dans des placements douteux – des mines d’or et d’argent dans l’Ouest fraîchement écumé par les pionniers – et doit se salir les mains afin de déterrer lui-même des fossiles, bravant le courroux des autochtones, les moustiques et la malaria. Il vit seul dans un petit appartement de Philadelphie. Le second, devenu président de l’Académie Nationale des Sciences en 1883, se retire dans son manoir de New Haven qui lui tient lieu de musée, et commandite à grands frais des expéditions lointaines. Mais sa réputation a été sérieusement endommagée par sa guéguerre avec Cope : il achève sa vie sans un sou, ou presque.

Malgré l’acharnement puéril et malsain avec lequel les deux paléontologues se sont affrontés, leur concurrence aura au moins eu le mérite de faire considérablement augmenter l’échantillon de dinosaures exhumés en Amérique du Nord. De seulement 9 spécimens dans les années 1860, le total est passé à plus de 150 trente ans plus tard – dont plusieurs créatures emblématiques comme le tricératops, le diplodocus, le stégosaure ou le brontosaure. En 1897, le décès de Cope devait mettre fin à la « guerre des os »… mais pas à la légendaire rivalité entre les deux hommes. Sur son lit de mort, le chercheur a en effet exigé que son cerveau soit mesuré et comparé, après leur décès, à celui de son homologue… Ses dernières volontés n’ont jamais été exaucées, son adversaire, décédé deux ans après lui, ayant refusé le défi. Aujourd’hui encore, le cerveau de Cope prend la poussière sur une étagère à l’Université de Pennsylvanie.
Initialement publié sur Slate.fr
Bibliographie
- Bill Bryson, Une histoire de tout, ou presque…, Payot & Rivages, Poche, 2011.
- Matthew Wills, “The Dinosaur Bone Wars,” JSTOR Daily, 6 janvier 2020.
- Bob Strauss, “The 20-Year Bone Wars That Changed History,” ThoughtCo., 26 janvier 2020.
- Martha Henriques, “The bitter dinosaur feud at the heart of palaeontology,” BBC, 20 janvier 2023.
- Daniel Engber, “Bone Thugs-N-Disharmony,” Slate, 7 août 2013.
- Chris Wells, “The Bone Wars: A Real Life Battle For Bones,” Houston Museum of Natural Sciences, 13 juin 2019.
- Keith Plocek, “Edward Drinker Cope and the Story of the Paleontologist’s Wandering Skull,” Mental_Floss, 20 novembre 2014.
