L’existence de la sœur cadette de JFK, atteinte d’une légère déficience mentale, a longtemps été tenue secrète afin de ne pas compromettre la carrière politique de ses frères. Autopsie d’un secret de famille – et d’une vie volée.
Dans la famille Kennedy, on est élevé pour exceller. Écoles privées, soirées mondaines, galas de charité, séjours à l’étranger rythment le quotidien des enfants dès leur plus jeune âge – une formation rigoureuse tendue vers la réussite sociale. Devenu millionnaire avant son trente-cinquième anniversaire, leur père, Joseph « Joe » Kennedy, entend bien faire de sa progéniture l’élite de la nation… Quitte à faire consentir sacrifices en chemin. Dans l’album de famille, en effet, il manque un visage. Et un prénom, qu’on a évoqué publiquement qu’en de rares occasions : Rosemary.
Troisième enfant de Joe et Rose Kennedy, « Rosie » a été maintenue dans l’ombre dès le jour de sa naissance. Le 13 septembre 1918 – un vendredi –, alors que les contractions de Rose se font de plus en plus pressantes, le médecin de famille tarde à se présenter au domicile des Kennedy, dans la banlieue chic de Boston. Il est sans doute retenu à son cabinet par la désastreuse épidémie de grippe espagnole : rien que dans la capitale du Massachussetts, cinq mille cas ont été diagnostiqués à l’automne 1918.
Paniquée, l’infirmière au chevet de Rose tente de retarder l’accouchement. Lorsque la tête du bébé commence à apparaître, elle le repousse sans ménagement dans le canal pelvi-génital. « Gardez les jambes fermées ! » ordonne-t-elle à la parturiente. Avant même d’avoir eu l’occasion de respirer, Rosemary est privée de lumière. Deux heures s’écouleront ainsi, interminables. Deux heures durant lesquelles le flux d’oxygène entre la mère et l’enfant est dangereusement perturbé. Deux heures pour anéantir une vie.
Au départ, on ne se doute de rien. Rosie est une enfant gaie, rieuse, pleine de vie. Mais l’incident qui a marqué sa naissance ne tarde pas à se manifester sous la forme d’un léger retard de développement. « Elle avait du retard pour les étapes habituelles, confiera plus tard sa mère : ramper, se tenir debout, faire les premiers pas et dire les premiers mots. » Si mal il y a, il n’est guère visible : Rosemary est active, mordue de tennis, de voile, de cinéma et de musique. Inscrite à l’école Montessori de Belmont House, à Londres, où son père est ambassadeur, elle y mène une existence paisible, rendant notamment visite à la reine d’Angleterre en 1938.

Hélas, les progrès de Rosie sont balayés par la déclaration de guerre. Rentrée au États-Unis en 1939, la jeune fille voit son état s’aggraver brusquement. « Rosemary ne progressait pas, mais semblait au contraire régresser, s’inquiète alors sa sœur Eunice. À l’âge de 22 ans, elle devenait de plus en plus irritable et difficile à vivre. » Ses parents décident alors de la confier à un couvent bénédictin de Washington… Ce qui n’arrange rien : les sœurs qui gèrent l’établissement rapportent que Rosemary s’en échappe régulièrement, multipliant les démonstrations de rébellion et d’hostilité.
Que faire ? Dans le clan Kennedy, le succès est la destination de toutes les stratégies, de tous les calculs. Or l’instabilité de Rosemary fait tache dans cet univers braqué vers l’excellence. Et si la sœur cadette de JFK était kidnappée lors d’une virée nocturne ? Et si elle revenait à la maison avec une maladie vénérienne ou une grossesse non-désirée ? Obsédé par la carrière de ses garçons, le vieux Joe ne peut accepter que le comportement de sa fille vienne souiller le blason des Kennedy.
Heureusement, le patriarche a entendu parler d’une solution. Une intervention chirurgicale qui, dit-on, fait des miracles chez les patients atteints de troubles neurologiques. Auparavant agités et incontrôlables, ils deviennent tout à coup calmes et dociles. Sans même en parler à son épouse, Joseph Kennedy commet l’irréparable : il autorise deux médecins de Washington à lobotomiser son aînée en novembre 1941. Parmi eux, le sulfureux docteur Walter Freeman, qui a l’habitude d’opérer ses patients avec… un pic à glace !
La procédure est plutôt simple, le rassurent les chirurgiens : on perfore la boîte crânienne pour accéder au cerveau, puis on sectionne les connexions nerveuses reliant les lobes préfrontaux au reste de la cervelle. Il n’est pas rare qu’un chirurgien maladroit frôle une veine et déclenche une hémorragie cérébrale. C’est un risque à prendre. Dans ce cas précis, toutefois, l’opération a des conséquences encore plus graves : à son réveil, Rosemary s’avère incapable de marcher et de parler. Joseph Kennedy n’a plus qu’à constater les dégâts.
Si son handicap était jusqu’à présent discret, cette opération catastrophique l’a rendu impossible à dissimuler. Muette et apathique, Rosemary a perdu en quelques minutes une autonomie qu’elle avait obtenu de haute lutte à travers une douzaine d’établissements spécialisés. Pour son bien, surtout pour ne pas ternir la réputation d’une bonne famille catholique irlandaise qui vise la Maison-Blanche, ses parents l’envoient à la fin des années 1940 dans une école spéciale du Wisconsin. Rosie y passera les cinq décennies suivantes – le reste de sa vie.
Bibliographie
- Kate Clifford Larson, Rosemary: The Hidden Kennedy Daughter, Houghton Mifflin Harcourt, 2015.
- Sam Kean, The Icepick Surgeon: Murder, Fraud, Sabotage, Piracy, And Other Dastardly Deeds Perpetrated in the Name of Science, Little, Brown & Company, 2021.
- Francis Monnoyer, Les Kennedy, une dynastie assassinée, Jourdan, 2019.
- Louis Marie Terrier, Marc Lévêque, Jean-Gaël Barbara, Aymeric Amelot, « La lobotomie frontale : histoire de l’une des techniques chirurgicales les plus controversées », 2018, halshs-03090589.
- Jack El-Hai, “The exiled Kennedy”, The Independent, 15 janvier 2005.
- Stephanie Bridger-Linning, « Rosemary Kennedy, la sœur « perdue » de la dynastie politique, dont la vie inspire un opéra », Vanity Fair, 22 janvier 2023.
- Maïté Charles, « La sœur du président John Kennedy vécut cachée à partir de ses 23 ans, voici son histoire tragique », Ouest-France – L’édition du soir, 30 octobre 2024.
