Au milieu du XVIe siècle, l’Église catholique condamne la nudité dans l’art : les peintres de la Renaissance italienne doivent tisser des caleçons aux saints et les sculpteurs buriner les pénis impudiques…
C’est une des œuvres les plus reconnues au monde. Couvrant le mur derrière l’autel de la chapelle Sixtine, le Jugement Dernier de Michel-Ange stupéfie les milliers de visiteurs qui accourent des quatre coins du monde pour l’admirer. Il a fallu au maître quatre ans pour réaliser cette fresque monumentale, achevée en 1541. Le résultat donne le tournis : une scène dantesque de 200 mètres carrés qui représente plus de quatre cents personnages – saints, martyrs, prophètes, anges, damnés – au premier jour de l’Apocalypse.
Commandée trois décennies après les autres œuvres de Michel-Ange ornant la chapelle, cette œuvre sert la politique du pape Paul III (1534-1549), qui tente de rappeler les Chrétiens d’Occident aux enseignements traditionnels de la foi. En effet, au moment où la fresque commence à s’animer sous les doigts du peintre, l’Église romaine traverse une crise sans précédent : les protestants, menés par Martin Luther, rejettent son discours pessimiste et culpabilisant et condamnent la corruption et le luxe du clergé catholique. Le Saint-Siège doit raidir son discours pour contrer « l’hérésie » réformée.
Les ombres au tableau
C’est précisément pour cette raison que la fresque, dévoilée à la Toussaint 1541, fait scandale. Révélant sa maîtrise de l’anatomie humaine (acquise par de nombreuses séances de dissection de cadavres), Michel-Ange a mis en scène des nus. Des anges, bien sûr, mais aussi des saints, mélangeant les vertueux et les pécheurs dans cette nudité égalitaire. Le Christ lui-même est débraillé. Trop culotté ? « En accordant plus d’importance à l’art qu’à la foi, [Michel-Ange] fait un véritable spectacle du manque de bienséance des martyrs et des vierges, fustige le célèbre Pierre l’Arétin en 1545, à tel point que même dans un bordel, on fermerait les yeux pour ne pas voir cela. »
LIRE AUSSI : le trafic de reliques, un commerce pas très catholique
Même son de cloche du côté de Biagio da Cesena, maître des cérémonies du pape, qui s’avoue scandalisé en découvrant le tableau, décrétant « que cette œuvre ne convenait pas à une chapelle papale, mais plutôt aux bains publics et aux tavernes ». A travers ces critiques acerbes, serait-ce l’homosexualité de Michel-Ange que l’on condamne à demi-mot ? Quoi qu’il en soit, le peintre donnera en représailles à la figure du roi Minos, gardien des Enfers représenté en bas à droite de la fresque, le visage de Cesena… avec un serpent lui mordant les parties intimes. Le message est clair !

Furieux, le Concile de Trente ordonne en 1563 qu’on élimine la nudité sous toutes ses formes dans l’art chrétien. « On supprimera donc toute superstition dans l’invocation des saints, dans la vénération des reliques ou dans un usage sacré des images, précise le décret. […] Enfin toute indécence sera évitée, en sorte que les images ne soient ni peintes ni ornées d’une beauté provocante. » L’institution rejette désormais la chair nue et toutes les suggestions visuelles du péché. « Car en quoi cette nudité peut-elle bien être édifiante ? renchérit le théologien Molanus. Si encore elle n’était pas pervertissante pour les enfants, scandaleuse pour les petits ! »
Braguettes et feuilles de vigne
Comment remettre tout ce beau monde dans le droit chemin ? L’année de la mort de Michel-Ange, en 1564, le pape Pie IV ordonne à un des disciples du peintre, Daniele da Volterra, de rhabiller une quarantaine de personnages du Jugement Dernier… ce qui lui vaudra le surnom Il Braghettone, « le faiseur de culottes ». Sous son pinceau, la fresque du maître est maquillée et certains regards suggestifs – comme celui de Saint Blaise, braqué vers une Sainte Catherine à l’origine nue comme un ver – détournés, pieusement, vers le Christ. La censure, tout un art !

Sans surprise, le contrôle papal ne s’est pas limité aux fresques de Rome. Le décret cible aussi sculptures et statues lesquelles, conformément à la tradition antique, sont généralement représentées dans leur plus simple appareil, muscles saillants et appendices à l’air… La modestie chrétienne voudrait plutôt qu’on les couvre d’une chaste feuille de vigne, mode qui commence à s’immiscer au Vatican sous le mandat de Paul IV (1555-1559) et s’accélère aux XVIIe et XVIIIe siècles. Pudiquement cachés d’une feuille de vigne en plâtre ou en bronze, les membres virils disparaissent alors du Saint-Siège (une légende rapporte que les pénis orphelins seraient encore, de nos jours, dissimulés dans un tiroir secret du Vatican).
Trois siècles après sa mort, Michel-Ange devra encore souffrir la censure : la copie en plâtre de sa célèbre statue David, offerte en 1857 à la reine Victoria, est elle-même jugée si offensante qu’elle est complétée d’une feuille de vigne en cas de visite d’une lady… La pudibonderie catholique devrait peut-être méditer les mots de Martin Luther, dont elle combattait justement « l’hérésie » avec de tels artifices : « certains devraient avoir une feuille de vigne sur la bouche » ironisait le théologien protestant…
Initialement publié sur Slate.fr
Bibliographie
- Terry Lindvall, God Mocks: A History of Religious Satire from the Hebrew Prophets to Stephen Colbert, New York University Press, 2015.
- Waldemar Januszczak, Sayonara, Michelangelo: the Sistine Chapel Restored and Repackaged, Addison-Wesley, 1990.
- Leo Steinberg, The Sexuality of Christ in Renaissance Art and in Modern Oblivion (2nd ed.), University of Chicago Press, 1997.
- Emmanuel Pierrat, Le grand livre de la censure, Plon, 2018.
- Judith Testa, Rome is Love Spelled Backwards, Northern Illinois University Press, 1998.
- Sarah Bond, “Medieval Censorship, Nudity And The Revealing History Of The Fig Leaf”, Forbes, 27 octobre 2017.
- Anthony Presti Russell, “But Angels Don’t Have Wings: Art, Religion, and Michelangelo’s Last Judgment in Gilio’s Dialogue on the Errors and Abuses of Painters”, Religions 2023, 14(12), p. 1486, 29 novembre 2023.
- Fabienne Ramuscello, « Il braghettone, le grand culottier du jugement dernier ou le redoublement de la censure et du voile », Insistance, 13(1), pp. 49-54, 2017.
- Stéphane Boiron, « Trente et les images », L’Année canonique, Tome XLVI, pp. 195-221, 2004.
- Chiara Rabbi-Bernard et Yves Hersant, « L’anatomie chez Michel-Ange », De l’attrait à la possession : Maupassant, Artaud, Blanchot, pp. 352-352, Hermann, 2003.
- Laura Fedi, « La chapelle Sixtine, le chef-d’œuvre de Michel-Ange », National Geographic, 24 novembre 2025.
- Dan Kedmey, “How the Sistine Chapel spawned a public relations nightmare”, TED, 26 janvier 2016.
