« Sorcières de la Nuit » : Les Aviatrices Qui Jetèrent Un Sort Aux Nazis

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, un régiment soviétique exclusivement féminin se distingue par son adresse au combat. Redoutées par l’artillerie allemande, les « Sorcières de la Nuit » totaliseront 30 000 heures de vol et un palmarès remarquable… Compensant leur équipement vétuste par un courage à toute épreuve. Récit.

Le second conflit mondial a ébranlé une certitude : la guerre n’est pas qu’une affaire d’hommes. Que l’on soit dans une tranchée secouée par les obus ou que l’on s’empoisonne les poumons dans une usine d’armement, que l’on monte à l’assaut ou soigne les blessés, on subit les mêmes horreurs, les mêmes tourments. Dans la plupart des pays belligérants, les femmes contribuent à l’effort de guerre sur une échelle sans précédent.

Les femmes dans la guerre

La plupart d’entre elles le font en marge du champ de bataille. Elles sont « munitionnettes » dans les usines d’armement, infirmières dans les hôpitaux militaires, militantes politiques, auxiliaires de l’armée. Elles soignent, résistent, produisent, réparent, ou remplacent leurs maris qui ont brusquement déserté leurs obligations. « Je vous demande de maintenir l’activité des campagnes, de terminer les récoltes de l’année, de préparer celle de l’année prochaine : vous ne pouvez pas rendre à la Patrie un plus grand service » avait exhorté René Viviani, alors Président du Conseil, à l’intention des femmes françaises en 1914.

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Affiche de 1943 encourageant les femmes à participer à l’effort national. (Credit: Maurice Bramley via Wikipedia/Domaine public)

Toutefois, elles ne sont pas nombreuses à monter au front l’arme au poing. Aux États-Unis, bien que plus de 350 000 d’entre elles se glissent sous l’uniforme, aucune ne rejoint le champ de bataille – le Congrès craignait de s’attirer les foudres de l’opinion publique en l’autorisant. Cela n’enlève rien à leur courage. Plusieurs milliers de femmes britanniques rejoignent les régiments anti-aériens pilonnés par la Luftwaffe. De nombreuses Françaises s’engagent clandestinement dans la Résistance. Mais il n’y a véritablement qu’en URSS qu’on assiste à l’inscription notoire de femmes dans les bataillons militaires, au plus près des bombes.

Poupées russes ? Pas vraiment

Dès 1917, les femmes soviétiques se distinguent et s’émancipent. Deux mille d’entre elles forment le Bataillon de la Mort, une unité d’élite qui sera envoyée au front. Un autre régiment exclusivement féminin garde les portes du Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, et d’autres éclosent à Kiev et à Petrograd. Le terrain est prêt pour que les femmes reprennent du galon lorsqu’éclate la Seconde Guerre Mondiale – et elles ne sont plus cantonnées aux rôles auxiliaires. Elles sont tireuses d’élite, conductrices de chars d’assaut, officiers… et même pilotes noctambules.

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Lyudmila Pavlichenko, sniper redoutée de l’Armée Rouge avec 309 victimes à son compte, est l’une des porte-drapeaux de la féminisation du champ de bataille. (Photo: Wikipedia/Domaine public)

Le 588ème régiment de bombardement de nuit est sans aucun doute l’une des unités les plus insolites de la Seconde Guerre Mondiale. Formé en octobre 1941 et composé exclusivement de femmes, ce bataillon soviétique doit sa naissance à une certaine Marina Raskova, qui devint en 1933 la première navigatrice de l’armée de l’air soviétique. Féministe avant l’heure, pilote brillante, elle exige de Staline qu’il incorpore d’autres femmes dans l’armée. C’est chose faite à l’automne 1941.

Pour autant, les quelques quatre cents femmes retenues dans ce régiment d’un nouveau genre ne sont pas traitées en héroïnes. Après une formation express qui leur enseigne les rudiments du pilotage et de la mécanique, les pilotes du 588ème reçoivent des uniformes (trop larges) et des bottes (trop grandes, qu’elles rembourrent avec des morceaux de draps). Le féminisme avant-gardiste de l’armée soviétique n’a pas percé jusqu’à la garde-robe… Du reste, nombre de soldats voient l’arrivée de leurs consœurs d’un mauvais œil : elles sont sujettes aux quolibets et aux railleries machistes. Femmes à l’armée, femmes alarmées ?

Aux manettes d’avions agricoles

Un autre élément qui détonne avec le reste des régiments masculins (et ce, toutes nations confondues) concerne les appareils de vol de la 588ème. Les aviatrices soviétiques chevauchent des biplaces Polikarpov Po-2, des avions destinés avant tout aux missions de reconnaissance… et à l’épandage agricole. A côté des appareils de pointe de la Royal Air Force ou de la Luftwaffe, ces machines accusent plusieurs décennies de retard. Ni radar, ni mitrailleuses, ni radio, et encore moins de parachute. Il faut alléger au maximum cet appareil frêle afin de ne pas trop souffrir du poids des deux bombes (seulement) embarquées sous les ailes. Le cockpit est ouvert, laissant les éléments extérieurs – froid glacial, vents violents, intempéries – venir perturber l’orientation des aviatrices, déjà rudimentaire, effectuée sur des cartes avec règle et compas.

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Pour couronner le tout, les biplaces Polikarpov sont composés d’une armature en bois recouverte de toile : des matériaux hautement inflammables. (Photo: Bundesarchiv, Bild 169-0112 via Wikipedia/CC-BY-SA 3.0)

Mais les pilotes s’évertuent à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Elles peignent des fleurs sur la carrosserie de leurs frêles engins. Fin 1942, la formation est terminée : il est temps de passer à l’offensive. Leurs cibles : dépôts de carburant, nœuds ferroviaires, entrepôts, ponts. Tout ce qui contribue à l’approvisionnement de l’appareil de guerre du Reich est visé. Cela n’est pas sans risques. Lorsqu’elles approchent la zone de largage, les aviatrices du 588ème ont pour consigne de couper le moteur de leur biplace afin de ne pas éveiller la suspicion de l’artillerie anti-aérienne – la fameuse « flak » allemande, à la précision redoutable. Il faut donc manœuvrer à l’aveugle et uniquement en planant !

Chasse aux sorcières

Cette manœuvre d’approche hautement risquée sera à l’origine du surnom du bataillon légendaire. En effet les soldats du Reich, qui ne perçoivent du ciel nocturne que les sifflements du vent sur la carlingue des appareils soviétiques, assimilent rapidement ce bruit à celui des sorcières chevauchant un balai… Ils les baptisent donc « die Nachthexen » – les Sorcières de la Nuit. Sans doute ce surnom traduit-il leur appréhension face à ces combattantes-fantômes : ce n’est pas pour rien si les pilotes de la Luftwaffe qui parviennent à épingler les Sorcières sont immédiatement décorés de la prestigieuse Croix de Fer, l’une des plus hautes distinctions militaires du Reich !

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Portrait de groupe des Sorcières de la Nuit. (Credit: Wikimedia Commons/All That’s Interesting)

Les premières manœuvres des aviatrices soviétiques ont lieu lors de la Bataille du Caucase, fin 1942. A l’époque, on ne s’attend pas vraiment à des performances ébouriffantes, surtout avec un équipement aussi vétuste. Mais le courage ne manque pas aux pilotes et à leur commandante, Yevdokiya Bershanskaya. « L’une des pilotes a réussi à faire sept allers-retours en une seule nuit, commente l’ancienne cheffe de cabinet de l’escadron. Elle revenait, tremblante, du champ de bataille, et on suspendait deux nouvelles bombes à son avion, remplissait le réservoir, et elle repartait vers sa cible. » Preuve de leur succès, après la campagne caucasienne, les Sorcières gagnent la Crimée, la Biélorussie, la Pologne, et même l’Allemagne qui commence à battre de l’aile.

Comme un avion sans elles

Drôle d’odyssée que celle de ces femmes sous-équipées, brimées par la plupart de leurs homologues masculins, formées en quelques semaines et envoyées au combat dans une boîte d’allumettes. Avec quels résultats ? A la fin de la guerre, le 588ème totalise 24 000 sorties, près de 30 000 heures de vol, et 3 000 tonnes d’explosifs largués sur cible. Trente-deux pilotes ont perdu la vie aux commandes de ces avions agricoles, et trente-trois reçurent le titre de « Héros de l’Union Soviétique » à l’issue du conflit.

588th_Night_Bomber_Regiment_at_Airfield

Pour autant, ce condensé d’héroïsme et de détermination n’a pas suffi à rééquilibrer le rapport de forces. La Seconde Guerre Mondiale, rappelons-le, n’est pas le bastion de l’égalité entre les sexes. C’est le temps de la réquisition forcée des « femmes de réconfort », souvent mineures, dans l’armée japonaise. C’est le temps des viols massifs dans les villes occupées, engendrant un nombre incalculable de blessures psychologiques et physiques. Mais les graines du changement y ont été semées par une bande de Sorcières… Pas besoin de baguette magique pour jeter un sort aux stéréotypes.

 

 

Merci à Pierre pour avoir suggéré cet article ! (Faites comme lui !)


Bibliographie

  • Anne Noggle, A Dance With Death: Soviet Airwomen in World War II (1994), Texas A&M University Press.
  • Claude Quétel, Femmes dans la guerre 1939-1945 (2004), Larousse/Le Mémorial de Caen.
  • D’Ann Campbell, « Women in Combat: The World War II Experience in the United States, Great Britain, Germany, and the Soviet Union », The Journal of Military History, Vol. 57, No. 2 (Apr. 1993), pp. 301-323.
  • Brynn Holland, « Meet the Night Witches, the Daring Female Pilots Who Bombed Nazis By Night », History.com, 7 juillet 2017.
  • Gisely Ruiz, « The Night Witches: The All-Female World War II Squadron That Terrified The Nazis », All That’s Interesting, 17 mars 2019.
  • Michael S. Rosenwald, « Fierce, feared and female: The WWII pilots known as the ‘Night Witches' », The Washington Post, 1er mars 2019.
  • Amandine Regamey, « Les femmes en guerre dans l’Armée Rouge », Politika, 7 juin 2017.

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