Le Colisée Inondé : Dans l’Arène Avec Les Gladiateurs des Mers

Existe-t-il une vision plus caractéristique de la Rome antique que celle des combats de gladiateurs ? Bien ancrée dans l’imagerie populaire, elle évoque le sable et le sang, les armures rutilantes, les esclaves livrés à l’appétit des fauves… Paradoxalement, on ignore presque tout des naumachies – la version navale des spectacles de l’arène. Attrapez vos gilets de sauvetage : vous vous apprêtez à nager en eaux tumultueuses.

On a inondé l’amphithéâtre pour l’occasion. Les eaux brumeuses dansent sur le cercle de pierre, autour duquel des centaines de personnes se massent bruyamment. Enfin les gradins, surchauffés, exultent : les galères chargées d’hommes viennent d’être déployées. Pour la plupart des spectateurs, il s’agit d’un divertissement ; mais pour une poignée d’esclaves, prisonniers ou pirates, c’est ce qui fait toute la différence entre la vie et la mort.

L’eau et le sang

C’est Jules César qui aurait ordonné la première naumachie en 46 avant J.-C. : pour faire simple, il s’agit d’une adaptation sanglante et criante de réalisme de notre jeu de la bataille navale. Sur un lac artificiel creusé à proximité du Tibre, il fait rejouer une guerre ayant opposé les Phéniciens aux Égyptiens. Qu’importe si ladite bataille n’a jamais vraiment eu lieu – César n’a pas l’intention de donner un cours d’histoire… Ce qu’il souhaite, c’est mettre un peu de sang dans son eau.

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« La Naumachia » d’Ulpiano Checa, 1894. (Domaine public/Wikipedia)

En effet, les joutes navales sont autrement plus meurtrières que les combats de gladiateurs. César y déploie deux mille marins et le double de rameurs, piochés parmi ses prisonniers de guerre. Les empereurs Auguste puis Claude lui emboîtent le pas en orchestrant de nouvelles naumachies extrêmement sanglantes. Perses contre Athéniens, Siciliens contre Rhodiens… Le plus souvent, ce sont des condamnés à mort qui prennent place à bord des galères.

Touché, coulé

A la différence des gladiateurs, formés à l’art du combat, les naumachiarii sont de simples prisonniers jetés dans l’arène pour s’entretuer. Ils sont donc voués à une mort certaine, tandis que les gladiateurs « terrestres » – même les perdants – peuvent implorer la clémence du peuple ou de l’empereur. La plupart des marins sont massacrés par leurs compagnons d’armes ou noyés sous les carcasses des navires. C’est tout simplement une façon plus créative et cruelle de les condamner à mort (rappelons que Rome a été particulièrement innovante à ce titre).

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Pour l’anecdote, certains empereurs ou hauts fonctionnaires s’installaient sur un îlot au centre du bassin afin de mieux profiter du spectacle… (Credit: Domaine public/Wikimedia)

Force est de constater que ces affrontements titanesques, qui rassemblent jusqu’à trente galères et plusieurs milliers d’hommes, ont lieu dans des bassins relativement étroits. On ne peut pas prendre le risque de les déployer en pleine mer – esclaves et prisonniers en profiteraient pour prendre le large ! Et puis, le public ne s’est pas déplacé en masse pour admirer les marins souquer ferme : ils veulent voir des combats rapprochés, des abordages meurtriers, et surtout des victimes avalées par Neptune.

La fausse blague de Claude

La naumachie a peut-être enfanté l’un des vieux stéréotypes du combat de gladiateurs : le salut à l’empereur. Reproduit à l’infini dans les péplums d’Hollywood et jusqu’aux planches d’Astérix, il est pourtant totalement dénué de véracité historique. A une exception près, qui nous est racontée par Suétone (Vie de Claude, XXI, 13-14), auteur romain quasi-contemporain des faits.

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« Ave Caesar Morituri te Salutant » de Jean-Léon Jérôme, 1859. (Domaine public/Wikipedia)

A l’occasion d’une naumachie organisée par l’Empereur Claude en 52, les esclaves se seraient tournés vers la tribune de l’empereur en déclamant « Ave imperator, morituri te salutant » (« Salut empereur, ceux qui vont mourir te saluent »). Ce à quoi Claude aurait répondu sur le ton de la plaisanterie « Aut non ! » (« Ou pas »), insinuant que leur salut n’était guère sincère… Mais les combattants prirent cette formule pour une grâce (« ou pas » signifiant selon eux « qui ne vont pas mourir ») et s’empressèrent de déserter. Une incompréhension lexicale qui manqua de faire perdre à l’Empereur sa naumachie et mit en péril sa propre dignité.

« Claude hésita longtemps : il ne savait s’il les ferait périr tous par le fer ou par le feu. Enfin il s’élança de son siège, et, faisant le tour du lac d’un pas tremblant et ridicule, moitié par menace, moitié par promesse, il les força à combattre. Dans ce spectacle, on vit se heurter une flotte de Sicile et une flotte de Rhodes, chacune composée de douze trirèmes, au bruit de la trompette d’un Triton d’argent qu’un ressort fit surgir au milieu du lac. »

Pour empêcher les combattants de fuir la joute navale, Claude fait patrouiller des bateaux romains dans l’arène, et ses hommes mitraillent abondamment la mêlée de flèches et de pierres. L’homme n’avait peut-être pas le sens de la formule, mais celui du spectacle ne lui faisait guère défaut.

Amphibies-théâtres

Victimes de leur succès, d’autres batailles navales ont lieu dans les décennies suivantes. Sous Néron, un amphithéâtre est pour la première fois colonisé par l’eau, alors que la plupart des naumachies antérieures se cantonnent à des lacs artificiels en périphérie des cités ou à des zones dont le relief naturel est favorable. Les spectateurs observent même des poissons ainsi que « d’autres créatures marines » y nager…

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Le Colisée colonisé par les eaux. (Credit: Albert Kuhn, Roma, 1913 via VRoma)

Titus organise quant à lui une naumachie dans l’enceinte du Colisée en 80 – chose spectaculaire, il fait inonder le bâtiment en direct sous l’œil de spectateurs médusés. L’effet de surprise est garanti – du moins pendant un temps, l’opération prenant entre deux et cinq heures – via un réseau pionnier de conduites d’eau et d’aqueducs souterrains. Une fois le bassin rempli, Titus y fait introduire, selon Dion Cassius, « des chevaux et des taureaux ainsi que d’autres animaux domestiques à qui l’on avait appris à se comporter dans l’élément liquide aussi bien que sur terre » (Histoire Romaine, LXVI, 25). On imagine le tribut en hommes et en animaux que coûta ce spectacle…

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Enfin les grandes heures de la naumachie s’estompent avec la fin de l’Empire. Elles sont progressivement remplacées par des joutes navales, pacifiques et hautes en couleurs, qui prennent davantage la forme de compétitions sportives que d’affrontements sanglants. Disséminés aux quatre coins de l’ancien Empire, de Mérida (Espagne) aux rives de la Moselle, les vestiges des bassins antiques sont aujourd’hui observés par les archéologues… Et par-delà les siècles, il leur parvient un écho : le cri unanime des foules, le craquement des mâts brisés, et les plongeons des gladiateurs digérés par les flots. Morituri te salutant.

 

 


Sources

  • K. M. Coleman, “Launching into History: Aquatic Displays in the Early Empire”, The Journal of Roman Studies, vol. 83, 1993, pp. 48–74, JSTOR.
  • Roger Dunkle, Gladiators: Violence and Spectacle in Ancient Rome (2013), Routledge.
  • Y. Béquignon, “Un Trait D’esprit De L’empereur Claude”, Revue Archéologique, vol. 25, 1946, pp. 228–229, JSTOR.
  • Martin Crapper, How Roman Engineers Could Have Flooded the Colosseum (2007).
  • R. L., “Archéologie Ancienne De La Péninsule Ibérique”, Revue Archéologique, vol. 15, 1940, pp. 264–268, JSTOR.

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