Henrietta Lacks, La Femme Immortelle

Décédée d’un cancer en 1951, Henrietta Lacks est encore en vie dans les laboratoires du monde entier. Car ses cellules, obtenues sans son consentement lors d’un examen médical, ont une particularité notable : elles sont immortelles…

Elle s’appelait Henrietta Lacks, mais les scientifiques du monde entier la connaissent sous le nom « HeLa ». Sous cette abréviation, étiquetée sur des millions de fioles à travers la planète, se trouve la chimie miraculeuse qui a contribué à l’élaboration de traitements contre la leucémie, l’hémophilie, la grippe, la polio et même, récemment, la Covid-19. « La première fois que j’en ai entendu parler, c’était durant un cours d’éthique en médecine, sans aucune précision sur les noms des cellules ni sur qui elles avaient été prélevées, se souvient Sarah Sadik, biophysicienne à l’Institut Curie. Ce n’est que récemment que j’en ai appris l’origine. »

Pourquoi le nom d’Henrietta est-il si peu connu alors que ses cellules, qui ont la particularité unique d’être immortelles, sont célèbres dans le monde entier ? Peut-être parce qu’elles furent récoltées sans son consentement lors d’un examen médical en 1951. Peut-être aussi parce qu’elles provenaient d’une Afro-Américaine sans le sou à une époque où la ségrégation raciale avait force de loi aux États-Unis.

HeLa, elle l’a

Si Henrietta Lacks s’est rendue à l’hôpital John Hopkins de Baltimore en janvier 1951, ce n’est pour faire avancer la science. Cette femme robuste aux yeux noisette n’a pas pour habitude de s’épancher sur ses malheurs : ayant grandi sur les plantations de tabac où ses ancêtres étaient autrefois esclaves, elle a mis au monde son premier enfant à l’âge de quatorze ans. Quelques jours plus tôt, cependant, elle a constaté un saignement vaginal anormal pour cette période du mois. A ce constat alarmant s’est ajoutée une sensation de « nœud » dans le bas de son ventre.

Accueillie dans la section de la clinique réservée aux personnes de couleur, Henrietta est examinée par le gynécologue Howard Jones. Après avoir effectué plusieurs tests et un prélèvement, le docteur est formel : sa patiente est atteinte d’un cancer du col de l’utérus. Quelques jours plus tard, Henrietta Lacks revient à l’hôpital pour y subir le traitement préconisé : une exposition au radium, matériau radioactif qu’on considère à l’époque comme un médicament miracle. Sans lui demander son avis, on lui prélève aussi une portion de cellules cancéreuses, confiées dans la foulée au docteur George Gey, pionnier de la recherche sur le cancer.

DAME DE FER  Dévoilée à l’occasion du 70e anniversaire de la première utilisation de ses cellules, une statue à l’effigie d’Henrietta Lacks a été érigée à l’Université de Bristol en octobre 2021. La statue est la première en Angleterre d’une femme de couleur réalisée par une femme de couleur, Helen Wilson-Roe. (Photo: 14GTR via Wikimedia)

Stupeur : là où les cellules d’autres patients s’étaient fanées dans les boîtes de Petri où elles étaient conservées, celles étiquetées « HeLa » survivent miraculeusement. Et se reproduisent à un rythme affolant : il faut les changer de récipient toutes les 24 heures ! Les docteurs comprennent vite les promesses d’une telle percée médicale. « Cette lignée cellulaire est probablement dans la plupart des labos de recherche travaillant en biologie cellulaire, même ceux qui ne travaillent pas sur cette lignée en particulier », estime Sarah Sadik. Enthousiaste, George Gey ne tarde pas à expédier par courrier une fiole des cellules immortelles à ses collègues les plus chanceux.

Un maillage et un enterrement

Pendant ce temps, le traitement au radium se poursuit – en vain. Le 4 octobre 1951, Henrietta Lacks est terrassée par le mal qui la rongeait depuis plusieurs semaines. Elle avait 31 ans. Mais la nouvelle de sa mort ne va pas aussi vite que le bouche-à-oreille excité qui se répand à travers les cercles scientifiques. On s’arrache bientôt les cellules HeLa : elles sont exposées à des radiations, embarquées à bord des premières missions spatiales. Multipliées par millions, les cellules sont aujourd’hui si nombreuses qu’elles pèsent plus de 50 millions de tonnes.

Hélas, Henrietta Lacks n’a jamais pu bénéficier de cette renommée de son vivant – ni même sa famille. Alors que HeLa a considérablement enrichi l’industrie pharmaceutique, la famille Lacks n’a pas ou trop peu été dédommagée pour la contribution d’Henrietta. Pire, ses proches n’ont appris la vérité sur l’affaire que vingt-cinq ans plus tard, à la faveur d’échanges avec des journalistes. En effet, de nombreux rapports scientifiques avaient déjà été publiés sur HeLa mais la plupart des membres de la famille Lacks, d’origine sociale modeste, n’avaient pas eu l’occasion de les lire, encore moins de les comprendre.

Au-delà de la portée historique des cellules HeLa, qui ont révolutionné l’histoire de la médecine et sauvé des milliers de vies, l’histoire d’Henrietta Lacks soulève des questions d’importance sur l’éthique et le consentement en médecine. Devrait-on pouvoir disposer librement des cellules de quelqu’un si elles ont la capacité de prolonger la vie d’autres ? Jusqu’à quand est-on propriétaire de son propre corps ? A ces questions, Henrietta Lacks n’a jamais pu répondre. Après son autopsie, elle a été rapatriée au cimetière familial et inhumée dans une tombe anonyme. Ironie de l’histoire, le cancer qui l’a tuée est aussi celui qui la maintient en vie dans les labos du monde entier.

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie

COVER IMAGE : Henrietta Still Going Strong © Le Fil de l’Histoire