Pendant la Seconde Guerre mondiale, la firme aux grandes oreilles s’est sauvée de la faillite en produisant des cartoons antinazis. Voici comment Mickey, Donald, Minnie et leurs amis ont été enrôlés au service de la propagande américaine.
Il est couvert de plumes, ne porte pas de pantalon et, pourtant, c’est une des recrues les plus emblématiques de l’armée américaine. Coiffé d’un béret de G.I., ce soldat s’appelle… Donald Duck. Comme la plupart des vedettes de Disney, le canard le plus célèbre du petit écran a renoncé aux pitreries pour répondre à l’appel de l’Oncle Sam. Sur les affiches de propagande qui épaississent les murs des mégalopoles américaines, on peut aussi apercevoir Mickey sous l’uniforme kaki, Dingo en pilote d’avion de chasse ou encore Minnie reconvertie en infirmière de la Croix-Rouge.
Comme l’Europe en ces temps troublés, les studios Disney traversent, depuis la fin des années 1930, une période difficile. Après le succès retentissant de Blanche-Neige et les Sept Nains (1937), dont les profits lui permettent d’ouvrir à Burbank, en Californie, des studios dernier cri s’étalant sur 20 hectares, la firme aux grandes oreilles peine à transformer l’essai. Certaines productions ne rentrent pas dans leurs frais : c’est le cas notamment de Fantasia (1940) qui perd l’équivalent de 15 millions de dollars actuels – la faute à un dépassement de budget colossal et à l’impossibilité de diffuser le film dans les cinémas européens.

A l’image de beaucoup de firmes hollywoodiennes affamées par la guerre, Disney se retrouve, début 1941, au seuil de la liquidation judiciaire. La valeur de ses actions est passée de 25 à 4 dollars unitaires en douze mois. Pour couronner le tout, une grève générale de son personnel l’oblige à se séparer d’une vingtaine de ses meilleurs animateurs en août 1941, tandis que le reste s’échine à produire Dumbo – un dessin animé qui se serre visiblement la ceinture, avec des décors simplistes en aquarelles et pas d’effets spéciaux. « Je suis profondément dégoûté et je quitterai volontiers ce métier pour aller travailler ailleurs », admet Walt Disney, découragé, à l’hiver 1941. Rien ne va plus.
L’étrange Noël de Monsieur Walt
Miracle : en décembre, l’entrée des États-Unis sur le théâtre de la guerre – motivée par l’attaque-surprise de Pearl Harbor – va donner à Walt et ses équipes du pain sur la planche. D’abord, les studios sont réquisitionnés pour y abriter des unités antiaériennes : pendant huit mois, les bobines et les brouillons de Bambi côtoient les caisses de munitions et les rations de café en poudre… Mais la firme aux oreilles va surtout mettre ses pinceaux et sa pellicule au service de la propagande américaine.
Films d’instruction à destination du personnel militaire, posters de propagande, insignes d’unités armées… En 1943, plus de 90% des revenus du studio sont assurés par sa contribution à l’effort de guerre. « Continuer à faire rire [le public américain] pendant la guerre était essentiel » se félicite Walt Disney en octobre 1942. Force est de constater, toutefois, que les dessins animés produits entre 1942 et 1945 cherchent surtout à faire peur ; non seulement pour mobiliser l’adhésion nationale à une guerre lointaine, mais aussi pour diaboliser l’ennemi à abattre.
Un cas d’école : le film d’animation Le visage du Führer (1943) met en scène Donald Duck piégé dans une usine de munitions allemande. Contraint d’effectuer le salut nazi à tour de bras tout en travaillant à la chaîne « 48 heures par jour », il grimace devant ses maigres rations, qui ne contiennent qu’un arôme de bacon et une tranche de pain rassis… Après cette séquence cauchemardesque, Donald se réveille dans un pyjama aux couleurs du drapeau américain. Soulagé, il embrasse un modèle réduit de la Statue de la Liberté et s’exclame : « Comme je suis heureux d’être citoyen des États-Unis d’Amérique ! » Quoique peu subtil, le dessin animé remportera l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation la même année.

Libérés, délivrés
En tout et pour tout, Disney produit 21 kilomètres de pellicule – soit plus de 68 heures de film – au service de la propagande américaine, mobilisant tout son éventail de vedettes contre les forces de l’Axe. Certaines productions surprennent : dans The Spirit of ’43 (1943), Donald Duck montre comment les impôts des foyers américains financent directement l’effort de guerre. Une façon comme une autre de motiver le contribuable : plus d’un tiers des spectateurs admettront que le film a stimulé leur envie de payer des impôts !
Ce n’est pas tout : les animateurs de Disney créent également des insignes pour des escouades alliées. Un moustique chevauchant une torpille devient ainsi l’emblème d’une unité de l’US Navy, un corbeau récupéré chez Dumbo se retrouve tamponné sur le fuselage d’un bombardier, une tortue armée d’un balai identifie les régiments détecteurs de mines… Bref, les personnages de Disney s’invitent sur le front : on murmure même que les masques à gaz distribués aux enfants durant le Blitz londonien sont estampillés d’un Mickey miniature.
Fin 1945, une fois l’armistice et le champagne digérés, les studios Disney émergent du conflit lessivés, mais riches. « Le temps du caviar est terminé » juge Walt : une phrase terrible lorsque l’on sait les privations et les dégâts causés par la guerre… Mais le patron de la firme aux oreilles peut dormir tranquille : le succès de Cendrillon (1950) puis l’ouverture de son premier parc d’attraction assureront la longévité de l’entreprise. Une conclusion digne d’un conte de fées qui ferait oublier, par-delà les décors enchanteurs, que c’est sans doute le conflit le plus meurtrier de l’histoire qui a permis à Disney de prospérer jusqu’à nos jours.
Initialement publié sur Slate.fr
Bibliographie
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