Le Médecin Qui Rendait les Hommes Chèvres

Promettant de « rendre leur virilité » à ses patients impuissants, le charlatan leur greffait des testicules de bouc. Rencontre avec John Brinkley, illuminé de la médecine et serial arnaqueur.

Tout sonne faux chez John Romulus Brinkley – jusqu’à son deuxième prénom, emprunté à l’un des fondateurs de Rome, qui trahit les illusions de grandeur qu’on lui prête. Dès son adolescence, il brûle d’amasser des fortunes et de prendre sa revanche sur une vie de misère. Orphelin de mère à 10 ans, il a grandi dans une petite ville de Caroline du Nord, son horizon bouché par le relief des Appalaches. Dans les parages, rares sont les médecins respectables : seuls quelques colporteurs itinérants proposent sirops et onguents à l’efficacité douteuse. Sur ces terres pauvres, mieux vaut un marchand de miracles que pas de médecin du tout.

C’est en fustigeant la médecine traditionnelle et en proposant à la vente ses alternatives maison que John Brinkley entame, dès 1907, sa carrière d’escroc. Âgé d’une vingtaine d’années, il multiplie les petites arnaques, menant la vie nomade qui convient à sa profession – et lui permet d’éviter autant les patients pigeonnés que les collecteurs d’impôts. Ses élixirs rencontrent déjà un certain succès : il soutire les économies de plusieurs patients en prétextant leur injecter un sérum développé dans un laboratoire européen, alors qu’il s’agit en réalité d’une décoction d’eau et de bleu de méthylène ! Comprenant qu’ils ont été dupés, les patients incendient l’échoppe du charlatan, qui s’enfuit en quatrième vitesse.

Le serment d’hypocrite

Un diplôme de médecine bidon en poche, Brinkley s’installe en 1917 à Milford, au Kansas, où il soigne – avec succès, dit-on – plusieurs victimes de l’épidémie de grippe espagnole. Mais le médecin a des projets plus lucratifs en tête. L’année suivante, il ouvre dans la même ville une clinique de seize lits pour y soigner une patientèle bien définie : les impuissants. Lorsqu’il les reçoit dans son bureau, ces derniers sont immédiatement conquis par l’aura de respectabilité qui émane de cet homme sans histoires, aux lunettes rondes et au bouc freudien. Qui pourrait croire qu’il a toute une vie de malversations derrière lui ?

Son premier patient connu est un fermier du Kansas âgé de 46 ans, souffrant d’impuissance depuis presque deux décennies. Brinkley applique son remède miracle – une greffe de glandes de bouc – et miracle : l’éleveur se trouve guéri. « Sa santé s’est améliorée presque immédiatement, se félicite le médecin, et il a ensuite pris l’apparence et le comportement d’un homme beaucoup plus jeune. En moins d’un an, il est devenu le père d’un magnifique petit garçon. Le père continue de jouir d’une vitalité retrouvée. Le garçon a été prénommé Billy en l’honneur du bouc. »

THE GOAT Côté look, le docteur adopte également le bouc. (Photo: Bain News Service / Domaine public)

Pourquoi des boucs ? Tout simplement parce que l’animal représente, aux yeux de Brinkley, le symbole universel de la virilité. Relayée par la presse locale, la nouvelle fait le tour de l’État. Bientôt, la clinique de Milford ne désemplit plus. On a engagé des infirmières tandis que boucs et chèvres sont parqués dans des enclos à l’arrière des bâtiments. L’histoire du généreux docteur séduit l’opinion… D’autant plus que Brinkley, s’il s’assure de partager les témoignages élogieux de certains patients (et de leurs épouses comblées !), se permet même une touche de scepticisme scientifique. « Les affirmations selon lesquelles la transplantation de glandes de chèvre serait un remède miracle ou une panacée pour tous les maux de l’humanité sont réfutées par le Dr Brinkley, rapporte un journal californien en 1923. […] Il a constaté son efficacité dans vingt-sept types de maladies, mais qu’il existe de nombreuses maladies, notamment la tuberculose et le cancer, qui ne peuvent être guéries par transplantation. »

Le coût de la panne

Ainsi, même si son traitement n’a aucune vertu médicale (ce n’est même pas une greffe : le prétendu chirurgien ne fait que pratiquer une incision dans le sac testiculaire pour y insérer les appendices de bouc), il trouve tout de même des patients pour vanter ses mérites. L’effet placebo a sans doute contribué à redonner de la vigueur à des hommes qui s’estimaient perdus… Le génie marketing et le bagout intarissable de Brinkley ont fait le reste. Sa fortune est faite : moyennant la coquette somme de 750 dollars (plus de 10 000 dollars aujourd’hui), on se bouscule pour expérimenter son traitement anti-impotence. Le bouche-à-oreille porte le nom du docteur jusqu’à Los Angeles, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, intéressant les plus puissants des impuissants : producteurs hollywoodiens, capitaines d’industrie, barons du journalisme, doyens de facultés se joignent à la foule des conquis.

APPEL A LA GREFFE Dans la salle d’opération de Milford, les chirurgiens s’affairent autour d’un patient. (Photo: Domaine public)

Dès lors, l’argent coule à flots. Recevant entre 50 et 100 patients par jour, Brinkley multiplie les greffes tout en utilisant ses complicités dans les médias pour accroître sa réputation. En 1923, il achète sa propre station de radio, KFKB, qui propage sa légende – ce sera bientôt la radio la plus populaire d’Amérique – et permet aux auditeurs d’acheter, à distance, les remèdes de sa conception. « Avec KFKB, il devient l’un des premiers “médecins-influenceurs”, prodiguant diagnostics, conseils et promotions à distance, et se forge une aura quasi religieuse, observe l’historienne Charlotte Chaulin. Milford se transforme en parc d’attractions médical. Dans une Amérique en crise, obsédée par la virilité déclinante, Brinkley ne vend pas un traitement, mais la promesse de jeunesse et de puissance retrouvées. » Il ouvre bientôt de nouveaux cabinets dans l’Arkansas, le Texas, le Kansas…

Hélas pour Brinkley, à la fin des années 1920, le Kansas City Star publie plusieurs articles à charge contre le faux-docteur, témoignages d’anciens patients et certificats de décès à l’appui. En 1928, Morris Fishbein, chasseur d’escrocs notoire et rédacteur en chef du prestigieux Journal of the American Medical Association, l’accuse d’être « un charlatan de la pire espèce ». Calomnies ? Diffamation ? Une enquête est aussitôt diligentée, à l’issue de laquelle la licence autorisant le docteur à pratiquer la médecine au Kansas est révoquée. « Le bilan de son escroquerie est accablant : infections, complications post-opératoires, septicémies… Au tribunal, plus de quarante certificats de décès sont présentés, signale Charlotte Chaulin. Derrière la promesse de jeunesse et de virilité, on trouve surtout des vies brisées. » Comme tous les beaux parleurs, John Brinkley se tourne alors vers une nouvelle vocation : celle de faire carrière en politique.

Une avalanche de procès poursuit le médecin déchu jusqu’à Del Rio, près de la frontière mexicaine, où lui et sa famille se sont retirés dans un manoir luxueux. Car Brinkley n’a pas renoncé à son ancien train de vie : il possède douze Cadillac, trois yachts, et encastre sur chacun de ses biens ses initiales plaquées d’or… Reconnu coupable de charlatanisme en 1939, il est également poursuivi pour fraude fiscale. Ruiné, le docteur doit fermer boutique, mais il meurt en 1942 avant que les tribunaux n’aient rendu leur verdict. Les historiens estiment qu’il a effectué cinq mille greffes de glandes de bouc au cours de sa carrière.

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie

  • Charlotte Chaulin, Les plus grandes arnaques de l’Histoire, Larousse, 2025.
  • Philippe di Folco, Histoires d’imposteurs, Vuibert, 2012.
  • Gérald Messadié, 500 ans d’impostures scientifiques, L’Archipel, 2013.
  • Sydney B. Flower, The Goat-gland Transplantation, New Thought Book Department, 1921.
  • R. Alton Lee, The Bizarre Careers of John R. Brinkley, University Press of Kentucky, 2014.
  • Andrew Lapin, “The Bizarre History of a Bogus Doctor Who Prescribed Goat Gonads,” National Geographic, 15 juillet 2016.
  • Philip C. Smith, “John R. Brinkley: A Quintessential American Quack,” Journal of community hospital internal medicine perspectives, 12(5), 1–5.
  • “Gland transplantation now used by Japan to put aged infirm back at work! High class goat prices soar,” Imperial Valley press (El Centro, Californie), 21 mars 1923.
  • “Goat Gland Brinkley is Poor Second,” Brownsville Herald (Brownsville, Texas), 9 août 1934.
COVER IMAGE: Goat-Golden Boy © Le Fil de l’Histoire via Wikimedia Commons