Baleinobus, Air-Tennis et Radium : Visions de L’An 2000

En 1899, en prévision de l’Exposition Universelle de Paris, un collectif d’artistes imagine la vie de tous les jours en l’an 2000. Certaines de leurs prévisions ont vu juste ; d’autres non (ou pas encore). Tour d’horizon.

« Bilan d’un siècle. » C’est le thème de l’Exposition Universelle qui se tient à Paris entre avril et novembre 1900. Mais l’événement n’a pas seulement vocation à tirer les leçons du passé. Étourdie par la Belle Époque, la capitale digère les progrès du XIXe siècle pour se projeter avec optimisme vers l’avenir. Les 51 millions de visiteurs découvrent ainsi un prototype de « trottoir mécanique » (ancêtre de l’escalator), le premier moteur Diesel, les débuts de la « fée électricité », les projections des frères Lumière, les multiples applications du radium… L’ouverture de l’Exposition coïncide également avec celle du métro parisien, en travaux depuis 1898.

En se parant d’innovations dernier cri, la Ville-Lumière se présente comme la capitale internationale de la modernité. Visiter cette « vitrine du monde », c’est un peu découvrir en avant-première la ville du futur : « jamais et nulle part on n’a réuni autant de curiosités, de merveilles, d’attractions de toute nature, de spectacles éblouissants et somptueux », se félicite un reporter du Petit Journal en marge de l’Exposition. C’est l’âge d’or du pétrole et de l’industrie, des vaccins et de la photographie, du télégraphe et des grands magasins. Une ère synonyme de progrès, d’enthousiasme, où aucun projet ne semble hors d’atteinte.

C’est dans cet esprit qu’est publiée, à l’aube du siècle nouveau, une série d’estampes anticipant le nouveau millénaire. Dirigé par le peintre français Jean-Marc Côté, un collectif d’artistes imagine les scènes qui pourraient rythmer la vie quotidienne en l’an 2000. Cette réflexion balise tous les aspects de la vie en société : éducation, police, armée, loisirs, science, transports… Et le premier constat qui s’impose, c’est que la conquête des airs est un motif récurrent des estampes. Aérotaxis, tanks volants, brigades de pompiers, de facteurs ou de policiers ailés… Ces fantasmes traduisent le bouleversement socioculturel engendré par la révolution des transports qui, au XIXe siècle, a accouché du chemin de fer, des bateaux à vapeur, des métros, des tramways électriques et de l’automobile. D’ici à déplacer tout ce petit monde vers le ciel, il n’y a qu’un pas !

GRANDS AIRS  Aérotaxis, facteurs volants, pompiers ailés… Toutes les professions du XXIe siècle semblent compatibles avec la technologie aérospatiale. Un pilote d’avion prend même le temps de prendre un ballon de rouge en chemin ! (Photos: Wikimedia/Domaine public)

Côté loisirs, les illustrateurs inventent plusieurs sports non homologués : chasse aérienne, « air tennis », course d’anguilles, croquet sous-marin et pêche à la mouette (avis aux amateurs). Cette inventivité est sans doute liée à la multiplication des clubs et associations sportives en France dans le dernier tiers du XIXe siècle. En effet, si le sport est longtemps resté un divertissement réservé aux élites, il se démocratise à la faveur des alertes géopolitiques – notamment la guerre de 1870 – qui poussent les établissements tricolores à intégrer la pratique sportive, considérée comme la clé des victoires militaires à venir, dans les programmes scolaires.

Comme souvent dans les visions futuristes des années 1800, chez Jean-Marc Côté et ses pairs, les robots sont partout : un robot barbier capable de coiffer plusieurs clients à la fois, un robot ménager balayant et récurant les sols, un robot architecte dirigeant un chantier de construction, un robot agricole moissonnant en solitaire dans les champs… Ayant inventé la machine-outil, le XIXe siècle laisse planer la vision d’un monde automatisé, où la semaine de travail retomberait à 15 heures (!) et où l’humanité pourrait se débarrasser des tâches trop éreintantes. En revanche, certaines machines laissent perplexes, comme ce dispositif acoustique permettant « d’entendre le journal » ou encore ce système révolutionnaire de chauffage au radium qui capitalise sur la grande mode du matériau depuis sa découverte en 1896 (c’était avant que l’on révèle les dangers de la radioactivité).

LE RÈGNE DES MACHINES  Depuis sa première édition en 1851, les Expositions universelles ont généralement été l’occasion de révéler au monde entier des technologies émergentes telles que les rayons X, le téléphone… et même le ketchup ! (Photos: Wikimedia/Domaine public)

Sur le plan scientifique, les prémonitions des dessinateurs s’avèrent plus pertinentes : elles représentent un dispositif astronomique permettant d’étudier la carte du cosmos sur sa table de travail ou encore un appareil grossissant les micro-organismes. Ces deux tableaux illustrent le triomphe des savants du XIXe siècle, qui sondent à la fois l’infiniment petit (théorie des germes de Pasteur, découverte de l’électron en 1897) et l’infiniment grand (fondation d’observatoires grand public, premières photographies astronomiques, naissance de la spectroscopie).

D’autres scènes de la série « En l’an 2000 » renvoient, sans trop forcer l’imagination, vers le monde moderne. Ainsi cette illustration « d’auto-rollers » évoque les trottinettes électriques qui se sont aujourd’hui banalisées dans nos villes, tandis que la « vidéotéléphonie » inaugure un prototype encombrant de visioconférence cent ans avant Skype ou FaceTime. Enfin une scène baptisée « élevage intensif » préfigure l’industrie du même nom, qui prospère depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en dépit de ses conséquences environnementales et éthiques : en France, elle concerne aujourd’hui plus de huit animaux sur dix.

La principale conclusion qui s’impose, en inspectant cette galerie de fantasmes futuristes, c’est qu’elle illustre parfaitement l’optimisme d’une ère galvanisée par une Révolution industrielle arrivée à maturité. Ici, pas d’IA hors de contrôle, de plan Vigipirate ou de réchauffement climatique : la technologie et l’humanité cohabitent harmonieusement, comme on pouvait le croire en s’attardant sur les sites de l’Exposition de 1900. Depuis, notre vision de l’avenir s’est faite plus pessimiste, nourrie de la psychose nucléaire héritée de la Guerre Froide et de problématiques environnementales de plus en plus inquiétantes. D’où cette question : si l’on devait rééditer l’expérience aujourd’hui – se représenter la Terre dans un siècle ou deux –, que dessinerait-on ? Et surtout, y aura-t-il encore des humains en 2300 pour voir si nos prédictions se sont réalisées ?

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie