Tintin Au Pays des Fachos

Débutant sur les planches en 1929, le petit reporter belge a souvent été accusé de xénophobie et d’apologie du colonialisme, au point d’être retiré de la circulation et banni des librairies. Faut-il voir à travers Tintin l’incarnation des convictions profondes de son auteur… ou de simples erreurs de jeunesse ? Éclaircissements.

Le jeune dessinateur déglutit. Devant l’imposant immeuble situé au n°11 du boulevard Bisschoffsheim, à Bruxelles, il n’est plus trop sûr de son choix. Siège du Vingtième Siècle, « journal catholique de doctrine et d’information », le bâtiment est régulièrement secoué par les éclats de voix : Norbert Wallez, directeur de la publication, est un abbé volcanique de 110 kilos qui ne mâche pas ses mots. Les employés convoqués dans son bureau sont aussi intimidés par sa personnalité tonitruante que par le portrait dédicacé de Mussolini qui fait la moue dans un coin de la pièce.

Mais en ce mois de janvier 1929, c’est par un sourire que l’abbé accueille les dessins de Georges Remi (dont les initiales inversées lui donneront son nom de plume, Hergé). L’intéressé est aux anges : après des mois de piges ennuyeuses et d’anonymat, il va enfin pouvoir montrer ce qu’il vaut ! Son reporter à houppette fera ses grands débuts le 10 janvier dans Le Petit Vingtième, supplément jeunesse du journal bruxellois. La première aventure doit donner le ton : elle est intitulée « Tintin aux pays des Soviets ».

La propagande au bout du crayon

Conformément aux convictions du journal, la publication est farouchement anticommuniste ; le héros et son fox-terrier y font face à une horde de terroristes bolchéviques sur fond de pénuries de pain et d’élections truquées. L’abbé Wallez n’est pas réputé pour sa subtilité… Mais la recette fonctionne, et les lecteurs sont conquis. L’année suivante, Hergé persiste et signe en envoyant son protagoniste au Congo, colonie belge depuis 1908. Ce n’est pas anodin : la publication catholique et ultranationaliste vise à romantiser la colonisation pour que de jeunes Belges viennent s’y installer, tout en saluant le travail des missionnaires.

Bien entendu, le coup de crayon du dessinateur de 22 ans, ancien chef de troupe chez les scouts, est fortement influencé par les mœurs de son époque. Hergé ne s’est jamais rendu en Afrique : il s’est contenté de découper des articles de journaux, et donc de répandre les clichés entretenus par la propagande royale. On n’évoque ni les mains coupées par les colons, ni les affreuses famines qui meurtrissent le pays. Le langage des Congolais y est basique, infantile, s’épanouissant sur des visages caricaturaux – nez épatés, lèvres proéminentes, sourires riants ou expressions abasourdies – qui rappellent les affiches des expositions coloniales. L’homme blanc y est vénéré, réputé vif et intelligent, dressant un contraste saisissant avec des indigènes dociles, paresseux et niais. « Je ne pouvais m’empêcher de considérer les Noirs comme de grands enfants », confiera Hergé plus tard.

ECTOPLASME Sur le plateau de l’émission Enfantines, en 1957, Georges Remi, alias Hergé (à droite), pose avec son héros. (Photo: Albert Courand / INA / AFP via Slate.fr)

Polémique ? Et comment : du vivant même de l’auteur, ce dernier a dû retravailler ses planches afin d’atténuer certains traits. Par exemple, une séance de géographie que le reporter donnait aux Congolais sur « votre patrie, la Belgique » fut remplacée après-guerre par une leçon… de mathématiques. « J’étais nourri des préjugés du milieu dans lequel je vivais, se défendra plus tard l’auteur. […] Et je les ai dessinés, ces Africains, d’après ces critères-là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque en Belgique. » Pris à parti par les collectifs antiracistes, l’éditeur a fini par accepter en 2023 l’ajout d’une préface détaillant le contexte de l’époque… même si elle fut signée par un « tintinophile » convaincu.

Tintin chez les collabos

En mai 1940, l’occupation de la Belgique met un frein à la publication du Vingtième Siècle. Le dessinateur-vedette est rapatrié dans les colonnes du Soir, un journal collaborationniste, où ses croquis côtoient des pamphlets ouvertement antisémites. « La guerre semblait bien finie pour nous, dira plus tard Hergé, aussi n’ai-je pas eu de scrupules à collaborer à un journal comme Le Soir ; je travaillais, un point c’est tout. » Coïncidence ? Dans L’Étoile mystérieuse, publié entre 1941 et 1942, Tintin fait la rencontre d’un banquier au nez crochu appelé Blumenstein… On y trouve aussi deux cases montrant des Juifs caricaturaux se réjouissant de la fin du monde – miroir des conspirationnismes de l’époque.

Peut-on encore parler d’un accident de parcours ? Désormais âgé de 34 ans, Hergé n’est plus aussi influençable qu’à ses débuts. Son dessin a mûri, ses convictions aussi, et il continue de fréquenter les milieux catholiques et nationalistes. En outre, il a signé en 1942 une caricature antisémite pour illustrer les Fables de Robert de Vroylande, dont l’un des récits se conclut par une morale douteuse : « un Juif trouve toujours plus juif que lui ». A un ami qui lui reproche ses convictions, Hergé précise dans une lettre : « Je ne suis ni germanophile, ni anglophile. J’avoue cependant que la notion d’«ordre nouveau» me plaît. […] Même si l’Allemagne choisissait l’esclavage, j’aurais au moins la conscience tranquille. »

Hergé était-il profondément raciste ou simple opportuniste de guerre, copinant avec l’occupant pour continuer à faire vivre son héros pendant les années noires ? Les tribunaux qui le jugeront après-guerre reconnaîtront ses méfaits, lui interdisant – pour un temps – d’exercer son métier. Les planches controversées finiront, là encore, par être blanchies : les deux cases polémiques seront censurées de L’Étoile mystérieuse dès sa parution en album, en septembre 1942, tandis que le personnage Blumenstein sera rebaptisé Bolhwinkel du nom d’une confiserie bruxelloise.

LE GRAND REX Cité dans la « Galerie des Traîtres », publication clandestine issue de la résistance belge, le père de Tintin est inquiété après-guerre pour ses allégeances douteuses avec l’occupant. Selon le texte qui l’incrimine, Hergé serait « rexiste », du nom d’un mouvement politique d’extrême-droite proche du fascisme mussolinien. (Credit: Brigade Piron/Wikimedia Commons)

D’un autre côté, force est de reconnaître que certains engagements de Tintin tranchent avec l’idéologie navrante portée par Tintin au Congo ou L’Étoile mystérieuse : le reporter se place du côté des opprimés dans Tintin en Amérique (1932) et Le Lotus bleu (1935) et empêche un coup d’état fasciste dans Le Sceptre d’Ottokar (1939) où apparaît un affreux « Müsstler », contraction des patronymes Mussolini et Hitler. Cela ne sauvera pas, toutefois, son auteur de la mise au ban. Considéré comme « incivique » du fait de ses allégeances troubles (l’abbé Wallez, son ancien mentor, a été condamné à cinq ans de prison), épinglé à la « Galerie des traîtres », Hergé va continuer bon an mal an à faire vivre son art.

Même s’il renoue rapidement avec le succès, le dessinateur restera jusqu’à la fin de sa vie assiégé de questions sur ses convictions profondes. Il reconnaîtra avoir été une « éponge » des valeurs nauséabondes de son époque – et il se trouvera généralement des tribuns pour le défendre, au nom de l’anti-wokisme ou tout simplement de ses 270 millions d’albums écoulés. « C’est vrai que certains dessins, je n’en suis pas fier, concède Hergé vers la fin de sa vie au sujet des caricatures antisémites de L’Étoile mystérieuse. Mais vous pouvez me croire : si j’avais su à l’époque la nature des persécutions et la ‘solution finale’, je ne les aurais pas faits. Je ne savais pas. Ou alors, comme tant d’autres, je me suis peut-être arrangé pour ne pas savoir. »

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie

COVER IMAGE: Black Tintin Red Armband © Le Fil de l’Histoire.