Près de trente ans après la fin du conflit fratricide qui ensanglanta l’Irlande du Nord entre 1969 et 1998, les murs qui séparent les quartiers catholiques et protestants de Belfast sont toujours debout. Leur destruction, en chantier depuis 2013, se heurte à la résistance des résidents, entre devoir de mémoire et rancunes douloureuses. Reportage.
Août 1969. Un groupe de miliciens de Shankill, quartier protestant, a hissé un drapeau britannique sur un lampadaire. De l’autre côté de la rue, les résidents de Falls Road, à majorité catholique, assemblent des barricades faites de vieux pneus et de pavés arrachés à la rue. Même les murs se font la guerre : « GOD SAVE OUR QUEEN », tracé à la hâte sur un mur loyaliste, répond au républicain « THIS IS FREE BELFAST » qui délimite la frontière entre les deux camps.
Les nuits suivantes sont déchirées par les jets de pierre et les cocktails Molotov. Depuis leurs fenêtres, des résidents apeurés observent des halos de lumière trouer la nuit – près de 600 maisons sont incendiées en trois jours. D’autres sont réveillés par un martèlement de métal qui signale l’imminence d’une attaque : les femmes du quartier donnent l’alerte en frappant le couvercle de leurs poubelles. « Qualifier ce qui s’est passé d’émeutes, comme l’ont fait la presse et la radio, est un euphémisme absurde, observe l’historien Desmond Greaves, sur place lors des premiers affrontements. C’était la guerre. » Appelée en renfort le 15 août, l’armée britannique dresse des barricades pour séparer les factions rivales et empêcher les quartiers les plus sensibles de sombrer dans le chaos. Les « murs de la paix », comme on les baptise alors, étaient censés rester debout six mois, le temps que les tensions s’apaisent ; cinquante-cinq ans plus tard, ils sont toujours là.

La première peaceline de Belfast consiste en une simple ligne de barbelés de 900 mètres, tendue le 10 septembre 1969 entre Shankill, bastion protestant et unioniste, et Falls Road, d’allégeance républicaine et nationaliste. « Ce sera une mesure très, très temporaire, juge alors le lieutenant-général de l’armée britannique, Ian Freeland. Nous n’aurons pas de mur de Berlin ou quoi que ce soit de ce genre dans cette ville. » Pourtant, les barricades de tôle ondulée ont laissé place à des cloisons de béton, d’acier et de fil barbelé dont certaines portions atteignent quatorze mètres de hauteur – quatre fois celle du Mur de Berlin.
Loin de s’apaiser, les tensions n’ont fait que s’envenimer, notamment après le Bloody Sunday du 30 janvier 1972 : passé cette date, les alertes à la bombe deviennent quotidiennes et il n’est pas rare découvrir, au réveil, une pile de gravats fumants à l’emplacement où se trouvait une église ou une école la nuit précédente. Afin de désamorcer les altercations entre les communautés, les murs cicatrisent dans la chair de la ville. « Le centre-ville était bouclé par des barrières métalliques gardées par des soldats, se souvient un résident, à l’époque étudiant à l’Université de Belfast. Nous devions passer un contrôle à chaque fois que nous entrions dans le centre commercial. Les sacs à main des femmes étaient fouillés à la recherche d’éventuels engins incendiaires et les hommes étaient contrôlés pour vérifier qu’ils ne portaient pas d’armes. » Nadiah, une ancienne résidente aujourd’hui installée à Montpellier, se rappelle à quel point les districts de Belfast étaient fracturés par les croyances religieuses. Même si elle pratiquait l’islam, cela ne l’empêchait pas d’avoir à choisir son camp. « Lorsque je disais que j’étais musulmane, on me demandait : oui, mais une musulmane catholique ou musulmane protestante ? » se souvient-elle aujourd’hui.

De nos jours, on ne trouve plus à Belfast ni paramilitaires cagoulés patrouillant dans l’ombre des murs, ni snipers embusqués perchés sur les hauteurs. Désormais couvertes de peintures et de graffiti, traversant des jardinets sans histoires, les peacelines serpentent sur plus de trente kilomètres à travers la ville et les circuits touristiques offrent aux visiteurs étrangers d’y signer leurs noms au marqueur permanent. De fait, même si les associations de quartier prônent la réconciliation entre les deux communautés, un simple coup d’œil suffit à déterminer l’allégeance de telle ou telle zone résidentielle : côté catholique, des fresques glorifient les membres de l’IRA tombés en héros et les grévistes de la faim de 1981, tandis qu’en zone protestante, la Main Rouge et les Union Jacks rappellent la loyauté à la Couronne britannique. Les « interfaces », ces no man’s land qui séparent les confessions rivales, sont en quelque sorte la représentation physique du blanc du drapeau irlandais, pris en étau entre le vert catholique et l’orange protestant.
Une réconciliation difficile
Il en résulte que les points de passage entre les quartiers rivaux demeurent étroitement surveillés. Certains sont même verrouillés tous les soirs, autour de 22h30, par la police nord-irlandaise, qui les ouvre de nouveau vers 6 heures le lendemain matin. « Il existe plusieurs barrières situées le long des frontières intercommunautaires à Belfast et nous avons réussi à faire des progrès significatifs au cours des dernières années pour prolonger les heures d’ouverture de ces barrières en collaborant avec les résidents, les élus et les représentants communautaires et en obtenant leur consentement, confie un porte-parole du Département de la Justice. Malheureusement, les conditions ne sont pas réunies pour prolonger les heures d’ouverture dans certaines zones. »

Depuis la fin d’une guerre civile qui a fait 3700 morts, dont un tiers à Belfast, le projet d’abattre les barrières a fait son chemin. En mai 2013, le gouvernement nord-irlandais a lancé une initiative visant à faire disparaître toutes les peacelines du pays à l’horizon 2023. Le projet est aujourd’hui au point mort, discrédité par les habitants qui redoutent de nouveaux épisodes de violence. En 2020, un sondage du Ministère de la Justice a révélé que 42% des résidents étaient favorables au maintien des murs.
Hélas, malgré la sécurité qu’ils prodiguent, ces derniers cultivent une mémoire de faction et délimitent des périmètres qui découragent la mixité. « Les murs de la paix […] sont la preuve visuelle et matérielle de l’absence persistante de réconciliation à la suite du processus de paix initié en Irlande du Nord, estime James O’Leary, qui a archivé des milliers de témoignages et de documents relatifs aux murs de la paix. Ils agissent comme des aimants pour les affrontements et les émeutes en période de troubles, masquent complètement tout lien visuel avec les ‘‘autres’’ communautés et ferment un réseau de liaisons routières naturelles, ce qui accentue et renforce la division. »
En effet, les enfants catholiques vont toujours dans des écoles catholiques, les mariages interconfessionnels sont rares, et les allégeances politiques sont marquées par les affiliations religieuses – les catholiques ont leur carte au Sinn Féin, les protestants militent dans les partis unionistes… « Le miracle final se produira lorsque les murs, tant physiques que personnels, commenceront à tomber entre les deux communautés divisées » prédisait un journaliste du Daily Express au lendemain de la signature du Good Friday Agreement, le 10 avril 1998. Aujourd’hui, la population semble plus éloignée de cet objectif que jamais. De trente peacelines en 1998, on en recense aujourd’hui près d’une centaine, la dernière en date ayant été bâtie en… 2012.
Initialement publié sur Slate.fr
Bibliographie
- James O’Leary, “Belfast’s ‘peace walls’: How the politics and policy of 1969–1971 shaped the city’s contemporary ‘interface areas’,” The Routledge Handbook of Architecture, Urban Space and Politics (vol. I), Routledge, 2022.
- Paul Graves-Brown, Rodney Harrison, Angela Piccini (ed.), The Oxford Handbook of the Archaeology of the Contemporary World, Oxford University Press, 2013.
- Desmond Greaves, “Historic Barricades: What I saw in Belfast,” Irish Democrat, septembre 1969 via Desmond Greaves Archives.
- Teresa García Alcaraz, “Belfast has more peace walls now than 25 years ago – removing them will be a complex challenge,” The Conversation, 26 avril 2023.
- Thomas Harding, “The security wall on our doorstep,” The Telegraph, 25 février 2004.
- IPSOS Mori Northern Ireland, “Public attitudes to peace walls – 2019 findings,” juin 2020.
- Eleanor Owicki, “Rattle Away at Your Bin: Women, Community, and Bin Lids in Northern Irish Drama,” Theatre Symposium, vol. 18, 2010, pp. 56-66.
