La (Re)touche Soviétique

Cinquante ans avant Photoshop, Staline truquait déjà photographies et affiches pour renforcer son emprise sur l’Union Soviétique. Anatomie d’une stratégie de manipulation de masse qui n’a rien perdu de son actualité.

Moscou, 1937. Dans une officine discrète du Politburo, sur la place Staraya, sont éparpillés les instruments d’une chirurgie délicate. Scalpel, rasoir, ciseaux. Un aérographe (pistolet à peinture miniature). Des bouteilles d’encre et de colle. Le fonctionnaire qui utilise ces outils est un artisan du mensonge. D’un coup de rasoir, il défigure l’histoire ; d’un trait de glu liquide, il la réécrit. Dans sa corbeille à papier gisent les silhouettes des adversaires politiques de Staline, dont la disparition sur papier glacé succède à l’élimination pure et simple.

Le Petit père des peuples a bâti son culte de personnalité sur l’image. Lorsqu’il s’impose à la tête du Parti communiste d’URSS, en 1922, ce sont les affiches, les journaux et les photographies qui vendent à la foule ce chef simple, aux traits paysans. On le voit sourire à des enfants aux anges, discutailler avec des mineurs de fond. Après l’entrée en guerre, le camarade Staline troque la pipe en terre pour l’uniforme de maréchal bardé de médailles, et son visage est reproduit à tous les coins de rue, incarnation d’un Big Brother omniprésent à qui rien n’échappe – il orne même les dirigeables qui fendent le ciel d’Union Soviétique.

Deepfakes

Ne vous fiez pas, toutefois, au visage satiné et à la moustache soyeuse qui ornent les affiches et les portraits officiels. Le Petit Père des Peuples exige de ses censeurs qu’ils embellissent ses traits, notamment en maquillant son visage grêlé de cicatrices – les stigmates de la variole qu’il contracta dans l’enfance – et en allongeant son mètre soixante-cinq, moins impressionnant qu’un Franklin Roosevelt (1.88m) ou un Charles de Gaulle (1.96m). Les censeurs du Politburo lui appliquent donc un fond de teint à l’aérographe et retouchent sa moustache pour lui donner une apparence plus fournie et virile.

Du reste, le despote n’est pas le seul à faire l’objet de ces attentions. Dès la révolution russe de 1917, des photographies de manifestations sont manipulées pour greffer des slogans à la gloire du régime sur les pancartes ou changer la couleur des drapeaux. Des clichés pris lors de discours de Lénine sont juxtaposés à des photos de foules afin de de décupler, sur papier glacé, le nombre de ses militants. Cette opération de falsification ne touche pas seulement les archives du Kremlin : les citoyens ordinaires aussi sont contraints de défigurer leurs livres et leurs cartes postales si elles contiennent des ennemis du régime, de crainte d’être arrêtés pour possession de documents « contre-révolutionnaires » !

CTRL+X  L’un des plus célèbres trucages du régime consiste en l’effacement de Nikolaï Iejov, chef suprême du NKVD, photographié ici avec Staline au bord de la Volga en avril 1937. L’architecte des Grandes Purges staliniennes finira par être arrêté puis torturé sur ordre de son mentor, Staline lui faisant porter le chapeau de cette tuerie de masse. (Photo: Domaine public)

Assassinats en 2D

La manipulation atteint son apogée pendant les Grandes Purges, à la fin des années 30. Jetés devant des tribunaux factices, des milliers de prétendus « ennemis du peuple » reçoivent une sentence expéditive (on estime qu’un citoyen sur 200 est exécuté). Dans le même temps, leurs visages sont froidement découpés des clichés officiels ou couverts d’un nuage de peinture. L’une des victimes de plus fréquentes de cette opération fut Léon Trotski, tombé en disgrâce à la fin des années 1920, exécuté sur ordre de Staline en 1940. De nombreux autres clichés officiels portent les stigmates de ces retouches, tant et si bien que Staline se retrouve parfois seul au milieu de l’image, tous ses autres interlocuteurs ayant été évincés.

Correspondant de guerre de l’Armée Rouge, le photographe Evgueni Khaldeï a admis avoir recouru à des trucages pour un de ses clichés les plus emblématiques – celle montrant un drapeau rouge au sommet du Reichstag berlinois. Symbolisant la victoire des Soviétiques sur le nazisme, cette photographie a été mise en scène le 2 mai 1945, deux jours après qu’un autre soldat de l’Armée Rouge ait effectué le même geste. Malheureusement, aucun photographe n’était alors présent ; Khaldeï s’est chargé de la remettre en scène pour l’immortaliser.

Une fois les 36 photos de la pellicule développées, le correspondant de guerre réalise avec horreur que l’un des hommes postés sur le toit du Reichstag possède deux montres – une à chaque poignet. C’est la preuve des vols commis par les soldats de l’Armée Rouge depuis leur entrée dans la capitale, qui n’hésitent pas à détrousser les cadavres… Ne voulant pas gâcher un cliché historique, Khaldeï efface, avec la pointe d’une aiguille, l’une des montres sur ses négatifs. Et le tour est joué.

CHANGEMENT D’HEURE  Sur la photo originale de Khaldeï, on aperçoit clairement les deux montres du soldat soviétique posant pour le photographe. Récurrent autant en pays conquis qu’en territoire allié, le pillage systématique orchestré par les Soviétiques allait populariser l’expression « Davaï tchas! » (« File ta montre ! ») utilisée par les civils pour désigner les détrousseurs de l’Armée rouge.

Après la mort de Staline, en 1953, le règne des censeurs s’estompe peu à peu en Union Soviétique. En 1990, l’URSS éclate, ses états-satellites réclamant tour à tour leur indépendance. Au même moment, dans la Silicon Valley, un informaticien américain lance la première version de Photoshop. Le perfectionnement des logiciels graphiques, associés à la puissance de l’IA, allait rendre la tâche encore plus difficile aux citoyens et citoyennes du XXIe siècle, quotidiennement confronté.e.s à un déluge d’images maquillées pour des raisons publicitaires, esthétiques ou idéologiques.

Alors il faut redoubler de vigilance, apprendre à déjouer les pièges de la censure. En se penchant sur les photographies truquées des années staliniennes, l’observateur attentif peut encore détecter les cicatrices de ces manipulations : ombres paradoxales, reliefs anguleux trahissant le passage d’un scalpel, colonnes de brume floue dissimulant les disgraciés. Ces dernières ont d’ailleurs quelque chose de spectral, de l’ordre de l’apparition ; comme si les ennemis du régime, vexés d’avoir été effacés de l’histoire, étaient revenus la hanter.

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie

  • David King, The Commissar Vanishes: The Falsification of Photographs and Art in Stalin’s Russia, Tate Publishing (new edition), 2014.
  • Emmanuel Pierrat, Plus grand que grand : une histoire insolite du culte de la personnalité, La Librairie Vuibert, 2016.
  • Nicolas Méra, Godzilla est né à Hiroshima : la vraie histoire des icônes de la pop culture, First, 2024.
  • Michael Sontheimer, “Iconic Red Army Reichstag Photo Faked,” Spiegel International, 7 mai 2008.
  • Cyprien Mycinski, « URSS : le sombre bilan du stalinisme », Histoire & Civilisations, 16 février 2023.
  • Oleg Egorov, « Comment l’appareil de propagande de Staline effaçait ses ennemis des photographies », Russia Beyond, 2 octobre 2018.
  • Erin Blakemore, “How Photos Became a Weapon in Stalin’s Great Purge,” History.com, 20 avril 2018.
COVER PHOTO: JEZHOV OUT. ORIGINAL: WIKIPEDIA/PUBLIC DOMAIN © MONTAGE BY THE STORYTELLER’S HAT