La Banque du Sperme des Prix Nobel

Fondé en 1980, cet institut visait à récolter un patrimoine génétique d’exception afin de concevoir des superbébés. Il a fermé ses portes deux décennies plus tard sur fond de scandale éthique.

Le testament d’Alfred Nobel est on ne peut plus clair : les futurs détenteurs du prix qui portera son nom devront être puisés parmi ceux ayant apporté « le plus grand bénéfice à l’humanité » au cours de l’année écoulée. Hélas, le choix de l’Académie royale des sciences de Suède allait parfois se porter sur des individus appelés à faire l’exact opposé.

Prenez Egas Moniz, titulaire du Prix Nobel de Médecine en 1949 : il a été récompensé pour l’invention d’une procédure chirurgicale désastreuse, la lobotomie, abandonnée quelques années plus tard après que des milliers de patients ont été transformés en zombies apathiques. Ou encore Fritz Haber, savant allemand honoré du Prix Nobel de Chimie en 1918, dont les travaux sur la synthèse de l’ammoniac – initialement destinés à favoriser les rendements agricoles – ont démocratisé les gaz de combat dans les tranchées.

BOURREAU MALGRÉ LUI  Les travaux de Fritz Haber aboutiront malheureusement au développement du Zyklon B, instrument de mise à mort dans les camps d’extermination nazis. Le chimiste allemand n’a toutefois pas participé à la création du composé chimique : d’origine juive, il démissionne de son poste en 1933 puis fuit l’Allemagne. (Photo: Domaine public)

Félicité en 1956 par l’académie de Stockholm pour avoir codéveloppé la technologie du transistor, le physicien américain William Shockley est un autre de ces savants fous. Doué d’une intelligence redoutable, ce précurseur de l’informatique sème en Californie les germes de la Silicon Valley. Mais ses instincts de disrupter sont gâchés par des prises de position ouvertement racistes : il affirme publiquement, tout au long des années 60, que les Afro-Américains sont moins intelligents que les Blancs – et entend le prouver scientifiquement.

Les génies eugénistes

Fraîchement auréolé de son prix Nobel de Physique, Shockley se désole du supposé déclin de l’intelligence de ses contemporains. Selon lui, la sélection génétique est la seule solution pour empêcher l’humanité de sombrer. Il appelle tous les individus dont le QI est inférieur à 100 à participer à un programme de stérilisation (les volontaires recevraient 1 000$ par point de QI en-dessous du seuil). En outre, convaincu que ses gènes sont meilleurs que la moyenne, il confie son sperme au Repository for Germinal Choice qui vient d’ouvrir à Escondido, en Californie.

Cet établissement, dont les opérations commencent officiellement au début des années 1980, est baptisé en l’honneur de Hermann J. Muller – un généticien américain des années 30, lui-même lauréat du Prix Nobel, qui en aurait émis l’idée. Ce n’est alors qu’un bunker conservant des échantillons de sperme dans du nitrogène liquide. Si la presse l’a rapidement surnommé « la banque de sperme des Prix Nobel », c’est parce que son fondateur, Robert Klark Graham, s’est mis en tête de réserver ce privilège à l’élite scientifique de la nation, s’étant adressé à une douzaine de lauréats du Prix Nobel afin d’obtenir une « matière première » de premier ordre. Hélas pour lui, seuls trois ont accepté, et Shockley sera le seul à le faire publiquement.

Rapidement ébruité par la presse, le projet teinté d’eugénisme nazi refroidit les volontaires (en dépit de ses convictions, Shockley ne fera aucun autre dépôt). Graham élargit donc son échantillon-type, autorisant d’autres profils à contribuer. « Même si nous disposions [du sperme d’Albert] Einstein, il serait imprudent d’espérer produire des Einstein, admet l’intéressé en 1982. Les chances que cela arrive sont infimes. Mais nous produirions probablement de bonnes personnes. » A la même époque, on peut le voir arpenter les campus des grandes universités californiennes à la recherche de donneurs…

TRI SÉLECTIF  Devenu millionnaire dans le domaine de l’optométrie, Robert Klark Graham envisage de concevoir des « superbébés » à partir de la semence d’individus exceptionnels et volontaires. Seuls 5 à 10% des donneurs contactés auraient donné suite à ses demandes, pour un total de naissances estimé autour de 220. (Photo: Genius Factory de Daryl Stoneage, 2017/Wavelength Entertainment)

Qui consent à donner sa précieuse semence ? « La banque affirme détenir dans son réfrigérateur les dépôts de scientifiques renommés, de personnalités ayant réussi dans le monde des affaires et d’au moins un athlète olympique, rapporte un journaliste en novembre 1989. Près de 100 bébés ont été conçus […]. Les couples qui souhaitent obtenir du sperme doivent être mariés et prouver qu’ils sont des personnes accomplies et compétentes. » Ils doivent également être hétérosexuels.

La crème de la crème

Si les donneurs se font de plus en plus rares, ce n’est pas le cas des demandeuses, qui sont plusieurs centaines à obtenir des flacons du « sperme de génie » collecté par Graham. Pas nécessairement pour obtenir des bébés plus intelligents que la moyenne, mais simplement parce que le service, gratuit et discret (la semence est envoyée par pli postal), est une option tentante pour les couples infertiles et les quadras en mal d’enfant. Sans surprise, tous les donneurs comme les bénéficiaires du programme sont caucasiens.

En 1997, la mort de Graham vient mettre un sérieux coup d’arrêt à son laboratoire, dont les opérations cessent définitivement en 1999. Les échantillons congelés sont détruits, et ses archives s’évanouissent dans la nature, laissant planer le doute sur ses résultats. D’après son fondateur, l’institut aurait produit plus de 200 bébés au cours de ses deux décennies d’activité. Sont-ils devenus les génies que Shockley appelait de ses vœux ? Les investigations d’un journaliste au début des années 2000, alors que les superbébés déboulaient dans l’adolescence, ont prouvé que non.

Pour autant, en soumettant aux futurs parents un profil exhaustif des donneurs, l’institut controversé influencera durablement les futures banques du sperme qui proposent aujourd’hui de sélectionner le géniteur à partir de nombreux traits : non seulement sa taille, son poids, son groupe sanguin et ses antécédents médicaux, mais aussi son origine ethnique, la couleur de leurs yeux, ses loisirs et son niveau d’éducation ! Une chose est sûre : le marché des génies en éprouvettes a encore de beaux jours devant lui…

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie