Mensonges à La Carte

Conçue en 1569, la projection de Mercator fausse depuis cinq siècles votre vision du monde en donnant une représentation occidentalisée de la planète. Un phénomène lourd de conséquences géopolitiques.

Lequel de ces territoires est le plus vaste : le Royaume-Uni ou Madagascar ? La bonne réponse : Madagascar. S’étendant sur 580 000 kilomètres carrés, la quatrième île du monde est plus de deux fois plus étendue que le Royaume-Uni (247 000 km2). Ce qui signifie qu’on pourrait y loger confortablement la Suisse, l’Italie, le Portugal et la Grèce. Vous trouvez ça bizarre ? Alors vous avez sans doute un planisphère Mercator accroché dans votre bureau mental, qui fausse votre appréciation de la géographie terrestre.

Ne soyez pas trop dur(e) avec vous-même ; aucune carte du monde n’est exempte d’erreurs. Les premiers atlas connus mélangeaient des lieux réels avec des repères mythiques – l’emplacement du Paradis, par exemple – et comblaient les vides de leurs cartes en y représentant dragons, sirènes, krakens ou rhinocéros de mer. Comme si un monstre devait nécessairement monter la garde aux abords d’une terra incognita. Les Grandes Explorations des XVIe et XVIIe siècles n’ont pas résolu l’affaire : même après le retour des voyageurs, leurs mappemondes restent truffées d’îles-fantômes – la Californie est insulaire jusqu’au XVIIIe siècle –, couvertes de villes imaginaires, édentées de contours approximatifs. Certaines de ces « erreurs » sont d’ailleurs, paraît-il, ajoutées volontairement par leurs auteurs afin de décourager toute tentative de plagiat… Toutefois, le plus gros écueil concerne la perspective. Comment poser à plat, sur une carte en deux dimensions, une planète sphérique ?

Sur un planisphère (« sphère plane »), le chemin le plus court est la ligne droite. Cependant, sur un globe terrestre, la même trajectoire devient courbe, car elle épouse la rotondité de la Terre. C’est la raison pour laquelle les vols entre l’Europe et l’Amérique du Nord survolent généralement le Groenland. Si cela vous semble contre-intuitif, alors imaginez-vous dans la peau d’un marin du XVe siècle, avec seulement un compas et une carte approximative pour vous guider, et le risque de subir les caprices de la météo si vous n’empruntez pas le bon chemin !

Garder le cap

Entre en scène Gerardus Mercator, un géographe flamand du XVIe siècle. A cette époque où les Provinces-Unies – futurs Pays-Bas – dominent les échanges commerciaux, ce qui explique leur érudition en matière de cartographie, Mercator conçoit en 1569 une carte inédite dans son atelier de Duisburg. Décomposé en 18 feuillets, son chef d’œuvre s’intitule Nova et Aucta Orbis Terrae Descriptio ad Usum Navigantium Emendata (« Une description nouvelle et élargie du monde, modifiée à l’usage des navigateurs »).

Quelle est sa méthode ? Pour empêcher les marins de se perdre, l’érudit de 57 ans a déformé les proportions des étendues terrestres afin que les parallèles et les méridiens – ces cercles qui enserrent la planète – puissent conserver leurs angles droits. Ainsi, les navigateurs pourront suivre une seule direction – le terme technique est loxodromie – coupant les méridiens à un angle constant, et maintenir le même cap sur leur boussole sans jamais en dévier jusqu’à destination. Un tour de force pour l’industrie maritime.

Problème : pour réaliser cette carte, le géographe a dû écraser les proportions. Les terres situées près de l’Équateur sont atrophiées, et deviennent de plus en plus gigantesques à mesure qu’on se rapproche des pôles. Le Groenland, par exemple, se déploie sur une étendue immense approchant, à vue d’œil, la superficie de l’Afrique… alors qu’il y tiendrait quatorze fois. (En réalité, sa superficie équivaut peu ou prou à celle du Mexique. Qui lui-même est plus grand que l’Alaska.)

DÉRIVE(S) DES CONTINENTS La projection originale dessinée par Mercator en 1569. Notez l’atrophie des régions équatoriales par rapport aux zones situées près des pôles : le long des parallèles 75° (nord et sud), les proportions sont exagérées seize fois par rapport à l’Equateur ! (Source: Wikipedia/Domaine public)

Controverses géographiques

Du propre aveu de son auteur, ce travail n’était qu’une « projection » obtenue après de savants calculs mathématiques, non une représentation fidèle du monde. Qui plus est, elle était exclusivement destinée à la navigation maritime. Néanmoins, c’est cette version qui va s’ancrer dans les consciences en étant recyclée, des siècles plus tard, par les cartes scolaires ou les outils de mapping en ligne comme Google Maps.

Entre-temps, des voix se sont élevées pour dénoncer ce qu’elles considèrent comme un instrument impérialiste. « En étirant l’Europe et l’Amérique du Nord, la projection Mercator a donné aux nations blanches un sentiment de suprématie » s’indignera l’historien allemand Arno Peters dans les années 70. Il ne faut pas oublier que les cartes revêtent une connotation éminemment politique. Ce n’est pas un hasard si les mappemondes chinoises cannibalisent Taïwan ou que les cartes indiennes intègrent le Cachemire, qui fait pourtant l’objet d’une vieille dispute avec la Chine et le Pakistan. Nous-mêmes, Européens, avec notre Vieux Continent trônant au centre du planisphère, sommes-nous exempts de tous reproches ?

Pour résoudre ce débat, plusieurs projections alternatives ont été proposées, à l’instar de celle de l’Écossais James Gall en 1855, ressuscitée par Arno Peters un siècle plus tard, qui entend rendre aux pays leur superficie réelle (au détriment de leur forme). D’autres se sont résolu à abandonner la forme rectangulaire du planisphère, comme la projection de l’architecte nippon Hajime Narukawa (1999), qui utilise 96 triangles pour modéliser l’incroyable complexité de notre planète.

LE DESSOUS DES CARTES Projection de Gall-Peters (en blanc) superposée à la projection originale de Mercator. (Illustration © Le Fil de l’Histoire)

L’ONU, pour sa part, a doté son drapeau d’une « projection équidistante azimutale » qui respecte assez bien les proportions du monde, avec le pôle Nord en son centre. Initialement alignée sur les États-Unis à la création de l’organisation, en 1945, la planète est désaxée l’année suivante sur le méridien de Greenwich (et donc l’Europe). Une façon de contester la suprématie américaine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ? Sans aucun doute.

Vous l’aurez compris : aucune carte n’est jamais neutre. Pour dégonfler nos égos géographiques, une solution simple existe – utiliser un globe terrestre.

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie