Identifier un criminel à partir de la forme de son crâne ? C’est le pari fou d’une clique de pseudo-savants du XIXe siècle, qui donne brièvement naissance à un métier étonnant : celui de phrénologiste.
Montre-moi ton crâne, et je te dirai qui tu es ! Telle pourrait être, grosso modo, la maxime des phrénologistes dont les discours percent en Europe au XIXe siècle. Dans cette époque troublée, excitée par l’industrialisation, alcoolisme, misère, épidémies et criminalité coagulent le cœur des grandes métropoles. Les rues bouillonnent d’exclus et de malfaiteurs en puissance. Face à la recrudescence des vols, des meurtres et des vagabondages, les autorités doivent sévir… C’est sans doute pour cette raison qu’elles s’intéressent pour un temps à la doctrine dite « phrénologique », une branche naissante de la criminologie qui prétend expliquer les errements de l’âme humaine par… la forme des crânes.
Mauvaises têtes
Le neurologue allemand Franz Joseph Gall est considéré comme l’un des pères de la discipline. C’est lui qui conçoit, au début du XIXe siècle, une « carte du cerveau », dont chaque portion est associée à une activité particulière : l’amitié, la bienveillance, l’espoir se manifesteraient par des reliefs sur la structure même du crâne. Croyant dur comme fer à ses instincts, Gall étudie des centaines de cobayes, des fous tirés de l’asile aux poètes lyriques en passant par les philosophes et les assassins. Au milieu des moulages crâniens, des squelettes de criminels ou des masques mortuaires, il élabore une théorie révolutionnaire : le crâne refléterait les prédispositions naturelles d’un individu ! Selon lui, la forme crânienne est autant un indice des vertus de son propriétaire que de certains « instincts carnassiers » prédisposant à la violence. Des phrénologistes de la première heure tentent de vérifier ses dires en analysant les restes de criminels condamnés à mort : sur leurs crânes encore frais, ils croient voir la « bosse du crime » qui aurait causé leur incursion dans l’illégalité.

Si Gall meurt en 1828, pleuré par quelques admirateurs mais ignoré par la communauté scientifique, il connaîtra des successeurs. Ses ouvrages sont lus en Angleterre, en Scandinavie, en Espagne, en Allemagne et jusqu’en Amérique. En France, la Société phrénologique est instituée à Paris en 1831, mais ses partisans ne sont pas vraiment pris au sérieux. Assistant à un de leurs débats en 1833, un journaliste du Figaro s’en amuse : « Je ne peux pas rendre compte de la séance, car je dormis la plupart du temps. Cela devait arriver infailliblement, vu que j’ai la bosse du sommeil, ou pour parler crâniologiquement, une protubérance dormitive. »
Même si les tenants de ces doctrines sont ridiculisés, la théorie du « criminel-né » fait son chemin. De l’autre côté des Alpes, le savant italien Cesare Lombroso poursuit la croisade de son prédécesseur. Selon lui, plus la structure crânienne d’un individu est proche de celle des primates, plus il serait disposé à se faire malfaiteur… Lombroso ébauche petit à petit une théorie des races calquée sur la « complexité » des boîtes crâniennes, avec les Africains en bas de l’échelle et les Européens au sommet. Il réalise la synthèse de sa théorie en 1876 dans L’Uomo delinquente (« l’homme délinquant »), qui décrit les « symptômes » de la criminalité : tatouages, muscles plus développés du côté gauche, incapacité à rougir, canines saillantes… Une quantité d’indices sans queue ni tête censés trahir les criminels en puissance.
S’ils ont l’oreille de la communauté médico-scientifique dans les années 1870, du fait du contexte social de l’époque et de leur application concrète face à la montée de la criminalité, les enseignements de la phrénologie sont contestés par d’autres experts, notamment des sociologues, à la fin du siècle. Études à l’appui, ces derniers illustrent l’importance du milieu social sur le comportement, épinglant notamment l’alcoolisme et la pauvreté comme facteurs prémonitoires de délinquance et de marginalisation sociale. « La phrénologie fut une folie épidémique comme celle des tables tournantes », assène l’anthropologue Paul Topinard en 1891. Il ne croit pas si bien dire : les phrénologistes se réfugient alors dans le charlatanisme, faisant valoir leur pratique dans les arts divinatoires ou la médecine traditionnelle. Finalement, le seul véritable intérêt de leurs expérimentations douteuses a été de jeter les bases de l’anthropométrie judiciaire (profilage criminel), qui se démocratise dans plusieurs pays occidentaux au cours du XXe siècle.
Ce passage est extrait du livre Les métiers les plus insolites de l’histoire : portraits de 80 professions (sans doute) pires que la vôtre, paru chez Eyrolles en septembre 2024. Plus d’infos ici.
Bibliographie
- Marc Renneville, « Science ou élucubrations ? La bosse du crime », L’Histoire n° 287, mai 2004.
- Marc Renneville, Crime et folie. Deux siècles d’enquêtes médicales et judiciaires, Fayard, 2003.
- Marc Renneville, Le Langage des crânes. Histoire de la phrénologie, La Découverte, 2020.
- Matteo Dalena, « Cesare Lombroso, le théoricien de la criminalité« , Histoire & Civilisations, 7 octobre 2021.
- Paul Topinard, L’Homme dans la nature, Félix Alcan, 1891.
- Le Figaro, 28 août 1833, p. 2.
