Un Göring Peut En Cacher Un Autre

Göring. Le nom est terrifiant – un spectre de l’Allemagne nazie rôdant dans les manuels d’histoire. Si Hermann a en effet fait les heures de « gloire » du mouvement hitlérien, on oublie souvent que son frère, Albert, usa de son patronyme pour libérer de nombreux Juifs persécutés. Prouvant au passage que la haine n’est pas un héritage de sang.

C’est sans aucun doute dans le creuset de la Première Guerre Mondiale que la scission fraternelle s’opère. Alors que son frère, Hermann, se distingue par son adresse au combat aérien – il est décoré as de l’aviation (Fliegerass) avec 22 victoires tatouées sur son cockpit –, Albert, titulaire d’un diplôme d’ingénieur, envisage une carrière dans le cinéma. Comment lui en vouloir ? La réalité est devenue suffisamment dure pour vouloir y échapper à grand renfort de pellicule. Mais même cette dernière ne peut lui offrir un grand réconfort, puisqu’elle tourne en boucle des images de propagande nazie en cette année 1935. C’est aussi la date à laquelle Hermann Göring, ardent nationaliste, accède au poste de numéro deux du Parti Nazi. Chef suprême de la Luftwaffe, artisan des camps de concentration et de la Gestapo, il grimpe les échelons de la hiérarchie nazie tout en fustigeant la discrétion et l’inefficacité de son frère, la « brebis galeuse » de la famille.

Albert Hermann Goering
D’un côté un dandy cultivé, de l’autre un molosse bardé de médailles… (Photos: Bundesarchiv, CC-BY-SA 3.0 / WarRelics)

Albert n’est pas si discret que cela, puisqu’il condamne ouvertement la barbarie nazie et son idéologie raciste et antisémite. A ce titre, son patronyme est son meilleur bouclier. Face à la montée en puissance du régime, toutefois, l’agitateur est contraint s’exiler à Vienne où il obtient la nationalité autrichienne. Le répit est de courte durée, puisque l’Autriche n’est pas coupée des atrocités nazies : annexée en 1938 (c’est l’Anschluss), elle devient une province du Reich. Le pays est alors le théâtre des humiliations qui meurtrissent déjà les rues de Berlin, Hambourg ou Munich. Pogroms, destructions de vitrines des commerçants juifs, privations de droits civiques, violences régulières… Les soldats SS ne manquent pas d’imagination. Dans une boutique de Vienne, au beau milieu de la Wehringstrasse noire de monde, ils exposent une septuagénaire en vitrine, ayant au préalable glissé autour de son cou la mention « Ich bin eine Saujüdin » (« Je suis une sale Juive »). Albert y pénètre aussitôt pour la faire libérer. Bien sûr, il n’échappe pas aux arrestations : mais son terrible nom de famille, qui glace également le sang des officiers allemands, lui permet généralement d’échapper à ses bourreaux avec toutes leurs excuses.

Wien, Heldenplatz, Rede Adolf Hitler
Le pape est élu Hitler annonce l’Anschluss le 15 mars 1938 aux Viennois. (Photo: Bundesarchiv, CC BY-SA 3.0)

Une autre fois, on l’oblige à récurer les pavés de la capitale autrichienne avec une brosse à dents – un énième châtiment destiné à humilier les Juifs de la ville – et Albert s’exécute. L’officier SS, qui se délecte de sa soumission, blêmit aussitôt qu’il apprend le nom de sa victime. Car les trois syllabes de « Göring » forment son passe-droit, un lourd héritage utilisé comme une carte de sortie de prison. Même lorsque ce n’est pas Albert qui croupit en cellule. De passage aux camps de concentration de Dachau et de Theresienstadt, qui empilent les cadavres dès 1933, il obtient la libération de détenus juifs en signant de son seul patronyme. Il a été porté à la tête des usines Škoda de Tchécoslovaquie, une responsabilité qui lui permet d’enrôler des prisonniers en guise d’ouvriers. Huit camions garnis de Juifs fuient les barbelés pour les bois… Une fois sauvés des camps de la mort, les prisonniers sont relâchés dans la nature. L’usine d’armement a bien changé sous le mandat d’Albert : le salut hitlérien y a été banni, et ses employés se livrent à des activités de sabotage.

Jewish citizens forced to clean the streets of Vienna
Des soldats, hilares, forcent les Juifs de Vienne à récurer les rues de la capitale. (Photo: Wikipedia)

Son nom, un véritable fléau, aura sans aucun doute aussi constitué son meilleur atout. Il lui permet toutes les impertinences. « Je défie Hitler, mon frère et tous les nationaux-socialistes ! » aurait-il prévenu, selon un de ses proches. Ses actes de rébellion, bien qu’héroïques, ne se font pas suffisamment remarquer pour lui valoir les lauriers après-guerre. Car le régime nazi s’effrite. En mai 1945, Albert se rend aux autorités américaines qui l’emprisonnent aussitôt à Augsbourg. Sa cellule, voisine de celle de son frère Hermann, ne donne pas sur une liberté chèrement gagnée. Au contraire, il subit interrogatoire sur contre-interrogatoire, et les psychiatres américains concluent, soupçonneux, qu’il a une personnalité « difficile à saisir ». Relâché après de longues délibérations, il est de nouveau arrêté par les autorités tchèques. Ce n’est qu’en fournissant une liste de noms – 34 personnes qu’il a contribué à sauver, autant de témoins appelés à la barre en sa faveur – qu’il est finalement libéré. Heureusement que les ex-ouvriers de Škoda se sont mobilisés pour défendre sa cause ! La plupart des rescapés ont fui le régime nazi (certains, grâce à des papiers d’identité contrefaits par Albert en personne) et se cachent en France, aux États-Unis, en Roumanie, en Égypte, se faisant les plus discrets possible en attendant que le cours de la guerre bascule complètement.

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Procès de Nuremberg (1945-46). Hermann Göring est au premier rang, tout à gauche de la photo. (Photo: Wikipedia)

Comment un homme au patronyme si encombrant doit-il finir sa vie ? Il n’a pas revu son frère depuis la cellule d’Augsbourg. Ce dernier lui a d’ailleurs intimé de prendre soin de sa famille – lui, le puissant Göring, le pilote chevronné, le héros de guerre à la stature imposante n’est alors plus que l’ombre de lui-même. Il mettra fin à ses jours quelques jours précédant son exécution, à l’aide d’une capsule de cyanure fournie par un garde américain sensiblement crédule. Göring, nom souillé par les crimes de guerre, s’effacera au profit d’Albert. C’est la seule identité qui lui reste. De retour en Allemagne, il occupe des fonctions de traducteur et d’écrivain, même si l’argent peine à rentrer. Elle est loin, l’enfance aristocratique des frères Göring où le luxe s’étalait à perte de vue ! Devenu alcoolique, ses actes de guerre n’ayant pas été reconnus par les autorités, il s’éteint dans la misère en 1966. Dans une Allemagne en reconstruction qui fuit ses démons, son nom n’est qu’une cicatrice douloureuse. Et la tombe d’Albert Göring, barrée d’une simple croix de bois, est encore celle d’un mouton noir jamais vraiment blanchi.

 

 


Sources :

  • François Guéroult, L’autre Göring (2017), Editions Infimes.
  • Christoph Gunkel, « How A Top Nazi’s Brother Saved Lives » (5/2/2012), Der Spiegel Online.
  • Julien Arbois, Histoires insolites de la Seconde Guerre Mondiale (2014), City Edition.

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