Hérétiques, immoraux, pornographiques… Pendant plusieurs siècles, les livres illicites ont été conservés à l’abri des regards, reclus dans des sections spéciales des bibliothèques appelées « Enfers ». Reportage.
Dans les coulisses de la Bibliothèque nationale de France (BnF) plane une atmosphère de secret. Car il existe un endroit où les œuvres dites « contraires aux bonnes mœurs » viennent s’échouer, loin des regards indiscrets : « l’Enfer ». En parcourant ses rayonnages, on comprend pourquoi ces textes ont été mis à l’écart : Le Sermon joyeux d’un Dépucelleur de Nourrices, Le Triomphe de la Fouterie, Le godmiché royal ou encore Le Bordel patriotique semblent destinés à un public averti… Comme si leur lecture, assimilée à une forme de transgression, pourrait vous conduire tout droit au royaume de Lucifer !
C’est au XVIIe siècle que les bibliothèques françaises commencent à se doter d’une réserve de livres illicites. Il en existe une au couvent des Feuillants, à Paris, qui abrite les traités de théologie protestante bannis par l’Église catholique. A la Bibliothèque royale (ancêtre de la BnF), c’est un certain Nicolas Clément qui s’occupe du classement méthodique des livres imprimés. Il sépare alors les textes selon leur contenu, leur attribuant une cote spécifique. Ainsi les livres relayant la doctrine catholique sont séparés des ouvrages réformistes (protestants, luthériens et calvinistes) tandis que les « ouvrages licencieux », à caractère érotique ou pornographique, sont éloignés des romans inoffensifs.

Pourquoi cette marginalisation ? C’est une affaire de mœurs : on craint que ces textes tabous ne corrompent la moralité des lecteurs ou ne sabordent l’autorité de l’Église. Une inquiétude d’autant plus pressante que le nombre d’écrits en circulation ne fait qu’augmenter. Dans la foulée de la Révolution, en effet, la mise à disposition des biens de l’Église et la confiscation des biens des nobles ont considérablement accru les collections des bibliothèques. Un taux d’alphabétisation à la hausse et la démocratisation de l’imprimerie – facilitée par l’invention de la presse mécanique à vapeur, en 1814 – multiplient le nombre d’ouvrages sur le marché. « C’est sous la Monarchie de Juillet, en 1836, que la Bibliothèque royale a décidé de rassembler les ouvrages imprimés licencieux, afin de les soustraire au plus grand nombre et d’en contrôler la consultation, précise Marie Minssieux-Chamonard, conservatrice à la BnF. Avant cette date, ces ouvrages « dangereux », publiés sous le manteau, poursuivis ou condamnés étaient déjà séparés des autres et conservés vraisemblablement dans des tiroirs ou des armoires. »
Astuces de libraires clandestins
Nombreuses sont les œuvres à tomber sous le coup de la censure : pamphlets engagés, romans libertins, gravures érotiques, contes parodiques, recueils de chansons « gaillardes », traités de philosophie matérialiste, manuels de sorcellerie… Et même des écrits médicaux, comme ce manuel consacré à la santé des seins écroué à l’Enfer de la bibliothèque de Genève ! Étonnamment, ce ne sont pas seulement les auteurs anonymes qui sont concernés : Le Temple de Gnide de Montesquieu, Les Bijoux indiscrets de Diderot, La Pucelle d’Orléans de Voltaire, Les Onze Mille Verges d’Apollinaire figurent parmi les œuvres condamnés. On reconnaît parfois les titres scandaleux aux adresses scabreuses de leurs éditeurs, inventées de toutes pièces… Ainsi, parmi les trésors de l’Enfer parisien, des éditeurs fantaisistes installés à « Luxuropolis », dans « l’imprimerie de Priape », « chez Uriel bandant ». Mention spéciale au titre Doléances du portier des chartreux (1790) qui prétend paraître « à Foutropolis, chez Bracquemart, Libraire rue Tire-Vit, à la Couille d’or ». Un vrai pied-de-nez lancé aux censeurs !

Naturellement, la régulation des livres interdits ne fait qu’attirer l’attention sur eux, augmentant jusqu’à quinze ou vingt fois leur valeur marchande. Même les inspecteurs chargés de leur confiscation renoncent à les détruire, préférant participer à ce commerce très lucratif. « J’avais constaté, entre autres abus établis, ce qui se passait pour les livres obscènes : saisis par l’autorité préfectorale, on ne les détruisait jamais, et on se contentait de les tenir enfermés dans un dépôt situé au deuxième étage de l’hôtel, relève le préfet de police Pasquier au début du XIXe siècle. L’inspecteur général, M. Veyrat, et peut-être d’autres encore avaient la clé de ce dépôt et ne se gênaient pas pour en faire des présents à leurs amis. » Surveillés par les censeurs, les lecteurs aussi doivent se montrer discrets : une astuce commode consiste à « marier » un titre interdit à une reliure de livre autorisé. C’est ainsi que La Fille de joye, texte anglais de 1751, peut être lu en public sous la couverture pieuse de l’Ancien Testament !
Interdit aux femmes célibataires
Rescapés des cabinets de curiosités, des saisies policières, des bibliothèques des monastères ou de collections privées, les livres descendus aux Enfers accèdent au XIXe siècle à une forme d’éternité, puisqu’ils sont placés sous la protection des bibliothécaires et ne sont consultables qu’en de rares occasions. « Pour accéder aux ouvrages de l’Enfer, observe Marie Minssieux-Chamonard, il fallait faire une demande écrite fortement motivée à l’administrateur général de la Bibliothèque, qui la soumettait à un comité consultatif de conservateurs. » Une procédure qui restera en vigueur jusqu’en 1977 ! « Même les bibliothécaires n’étaient pas égaux devant ces livres contraires aux bonnes mœurs, ajoute la conservatrice. En effet, jusque dans les années 1980, seuls un homme ou une femme mariée ayant eu des enfants étaient autorisés à traiter et cataloguer ces livres érotiques et pornographiques ! »
Aujourd’hui, l’Enfer de la Bibliothèque nationale compte 2600 volumes. Liquidé dans le contexte des révolutions morales de 1968, son contenu a été reversé à la Réserve des livres rares, où la cote « Enfer » demeure jusqu’à nos jours afin de faciliter le travail des chercheurs. Désormais accessible librement « par tout lecteur justifiant d’une recherche universitaire ou de curiosité personnelle », l’Enfer de la BnF regorge de trésors – comme des passages supprimés d’un roman d’Aragon ou de rares estampes érotiques japonaises. Et ses collections ne cessent de croître. « Il continue à être enrichi ponctuellement par dépôt légal, dons et acquisitions, conclut Marie Minssieux-Chamonard. Auprès des libraires, lors des ventes aux enchères, nous essayons d’acheter des éditions anciennes, rares, qui nous manquent. » Le dernier livre en date rentré à l’Enfer : un recueil de photographies érotiques paru en… 2024 !
Initialement publié sur Ça M’intéresse
Bibliographie
- Marie-Françoise Quignard et de Raymond-Josué Seckel (dir.), L’Enfer de la bibliothèque. Éros au secret, BnF, 2007.
- Guillaume Apollinaire, Fernand Fleuret, Louis Perceau, L’Enfer de la Bibliothèque nationale, Paris, Mercure de France, 1913.
- Robert Kopp, « L’Enfer ouvre ses portes », L’Histoire n°326, décembre 2007.
- Alexis Magnaval, « Voyage dans l’enfer de la BnF, lieu qui répertorie la littérature érotique », France Culture, 7 mai 2024.
