Anna Coleman Ladd, La Sculptrice des « Gueules Cassées »

Sculptrice de formation, l’Américaine a mis ses talents artistiques au service des mutilés de la Grande Guerre. Avec, à son crédit, la reconstitution de près de deux cents gueules cassées.

C’est un drôle d’atelier qui a ouvert ses portes en 1917 dans le Quartier Latin. Y pénétrer donne la curieuse impression d’être épié par des dizaines d’yeux – la faute aux masques mortuaires qui sont alignés sur les murs. Sauf que ces derniers ne sont pas des empreintes de la mort – bien au contraire. Ces masques, moulés sur les visages tuméfiés des blessés de la Grande Guerre, visent à redonner le sourire aux vivants.

Au cours de la Première Guerre mondiale, 15 000 soldats français ont été blessés au visage. La guerre a alors atteint une complexité industrielle, faisant pleuvoir des millions d’obus dont les éclats, quand ils ne tuent pas, défigurent les soldats pour toujours. Grenades, gaz, mitrailleuses et lance-flammes font le reste. Oreilles emportées, nez mutilés, faces déchirées au shrapnel, crânes brûlés, visages béants… Les médecins du front voient défiler des milliers de blessures plus terribles les unes que les autres, ajoutant au calvaire des condamnés par un regard de pitié et d’horreur muette.

Perdre la face

La marginalisation des gueules cassées commence sur le champ de bataille. En effet, les amputés des membres sont prioritaires : les précis de chirurgie distribués aux médecins du front livrent peu (voire pas) de détails sur les blessures du visage, qui d’ailleurs ne représentent que 10-15% du total des mutilations. Il n’est pas rare qu’on laisse agoniser ceux qu’on appelle familièrement les « baveux ». Du reste, ceux qui survivent sont livrés à eux-mêmes, incapables de financer les opérations coûteuses d’une chirurgie dite « réparatrice » ou « constructive » qui commence timidement à faire parler d’elle avant-guerre.

Si la loi prévoit d’indemniser les blessés de guerre ayant perdu un membre ou la vue, ce n’est pas le cas des « gueules cassées » – une expression inventée par le colonel Picot, président de l’Union des blessés de la face et de la tête, fondée en 1921. En effet, on ne considère pas les dommages du visage comme une invalidité. C’est oublier les séquelles psychologiques d’une telle défiguration, qui contribue à isoler socialement les mutilés et à les plonger dans un état de détresse et de dépression. Les « sans-visage » font même chambre à part dans les hôpitaux – par ailleurs dépourvus de miroirs – pour ne pas effrayer les civils ! « J’en connais qui n’osent point sortir, qui ne veulent plus quitter leur chambre, de peur de lire dans trop d’yeux une curiosité qui les offense » écrit un journaliste en 1920.

Quelques années plus tôt, en 1917, la sculptrice américaine Anna Coleman Ladd débarquait en France. Son mari, médecin de la Croix-Rouge, est allé porter secours aux blessés de guerre. La sculptrice va faire de même, avec ses propres talents : grâce à son savoir-faire artistique, elle veut rendre aux gueules cassées un visage, une identité, un morceau d’eux-mêmes perdu dans les tranchées. « Notre travail commence lorsque le chirurgien a terminé le sien » affirme-t-elle. Quand le médecin a fini de soigner, Anna répare.

La femme aux 200 visages

Le studio de la rue Notre-Dame-des-Champs, au cœur du Quartier Latin, ouvre en 1917 grâce au financement de la Croix-Rouge. On n’y trouve pas une atmosphère d’hôpital, aseptisée et stérile, mais un décor égayé par des bouquets de fleurs, des statues et des drapeaux français et américain. C’est dans ce lieu vivant et accueillant, qui ressemble à une galerie d’art, qu’Anna reçoit ses patients autour d’une tasse de thé ou de chocolat chaud. Mais comment reconstituer ces visages orphelins ? Anna et ses collègues –artistes, infirmières, bénévoles – s’emploient à le reconstituer au plus près de la réalité. Après avoir réalisé un moulage du visage mutilé, Anna y dessine les contours qui lui manquent, s’appuyant sur des photographies d’avant-guerre. Ici et là, elle sculpte un nez… Comble le trou béant d’une joue… Remplace un œil crevé par une bille de verre… Une fois peint couleur chair puis couvert d’accessoires divers – cheveux, sourcils, moustache, lunettes –, le visage inanimé semble reprendre les couleurs de la vie. Et son propriétaire avec !

Il faut en moyenne un mois pour réaliser la prothèse. Mais le résultat en vaut la peine, et l’Américaine s’en félicite en lisant les lettres chaleureuses qu’elle reçoit des « réparés » ! Une sculptrice française, Jane Poupelet, qui partage son quotidien au studio, confirme que cette mission de « reconstruction » va bien au-delà d’un impératif esthétique : « Mon objectif n’était pas seulement de fournir à un homme un masque pour cacher son affreuse mutilation, mais de mettre dans le masque une part de cet homme, c’est-à-dire l’homme qu’il était avant la tragédie ». Toutefois, la reconstruction faciale ne permet pas toujours de sauver la face. En Angleterre, certains bancs publics sont peints en bleu et réservés aux « gueules cassées » – la couleur servant à alerter les riverains de se préparer à la vision d’un défiguré.

En France également, de nombreux « sans-visage » ne parviennent pas à reprendre une vie normale, préférant demeurer dans les maisons de repos en compagnie des autres mutilés plutôt qu’affronter le regard des passants. Grâce aux efforts du colonel Picot, la « défiguration » sera tout de même ajoutée en 1925 aux préjudices permettant d’obtenir une pension d’invalidité. Six ans plus tôt, le studio de la rue Notre-Dame-des-Champs fermait ses portes, faute de financement. Honorée par la Légion d’Honneur en 1932, Anna Coleman Ladd aura confectionné 185 masques pour aider les Poilus à retrouver un visage… et un sourire.

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie