« Aktion T4 » : Le Brouillon De L’Holocauste

C’est le premier meurtre de masse commis par les nazis : l’euthanasie de dizaines de milliers d’handicapés mentaux au nom de l’eugénisme hitlérien. Perpétrée dans de nombreux hôpitaux et asiles à partir d’octobre 1939, cette opération prépare la logistique meurtrière de l’Holocauste.

« Il y a encore le problème non résolu de la foule immense des déficients et des criminels. Ceux-ci chargent d’un poids énorme la population restée saine. Le coût des prisons et des asiles d’aliénés, de la protection du public contre les bandits et les fous, est, comme nous le savons, devenu gigantesque. Un effort naïf est fait par les nations civilisées pour la conservation d’êtres inutiles et nuisibles. Les anormaux empêchent le développement des normaux. Il est nécessaire de regarder ce problème en face. »

Tels sont les mots glaçants d’Alexis Carrel, médecin français installé à New York et auteur en 1935 de L’homme, cet inconnu. Obsédé, comme de nombreux scientifiques de l’époque, par la dégénérescence des « races civilisées », le prix Nobel de médecine 1912 plaide pour une reproduction plus sélective de la population saine, afin d’en éliminer les tares héréditaires. Une théorie eugéniste qui a les faveurs du IIIe Reich… En effet, dans l’édition allemande de son best-seller, Carrel ouvre la préface par ces mots flatteurs : « le gouvernement allemand a pris des mesures énergiques contre la propagation des individus défectueux, des malades mentaux et des criminels ». Le Führer fait des émules.

Supprimer les « inutiles »

Depuis son accession au pouvoir, deux ans plus tôt, le chancelier Hitler ne cache pas son ambition de « purifier » la race allemande en la purgeant de ses « déviants ». Les malades mentaux sont en première ligne. Dès le 14 juillet 1933 est promulguée une loi « pour la prévention d’une descendance héréditairement malade » qui ordonne la stérilisation forcée de tout individu susceptible de porter une tare génétique. A leur corps défendant, 400 000 hommes et femmes en font les frais. Le message est clair : il n’y a pas de place dans le Reich millénaire pour les bouches inutiles.

LE COÛT DE L’INDIFFÉRENCE. Une illustration de la propagande eugéniste du Reich, qui assimile les malades et les handicapés à un fardeau économique et social : « Un malade héréditaire coûte chaque jour 5,50 Reichsmark à l’État, précise l’affiche. Avec cette somme, une famille saine peut vivre une journée. » (Credit: Holocaust Encyclopedia)

Dans les manuels scolaires, les jeunes Allemands découvrent des graphiques comparant le salaire d’un ouvrier au coût que représente un patient incurable en asile. Des affiches mettant en scène des enfants déformés ou des adultes cloués dans un lit d’hôpital colonisent la rue, criminalisant les impotents, les invalides, les malheureux de naissance. Mais la propagande ne suffit pas à achever les desseins d’Hitler… D’autant que la guerre se profile : il est grand temps de réaliser des économies en vidant les asiles, dont les frais de gestion sont coûteux, et de libérer des lits où s’allongeront bientôt par milliers les blessés de guerre. En octobre 1939, le Führer donne le feu vert à une vaste campagne de mise à mort à travers l’Europe de l’Est : Aktion T4, du nom du centre administratif qui la gère depuis Berlin, installé au n°4 de la Tiergartenstrasse.

Euthanazie

En Pologne, en Autriche, en Allemagne, en République tchèque, les personnes handicapées sont euthanasiées avec la complicité de centaines de médecins, administrateurs, infirmières travaillant dans ces instituts. Ces établissements ne sont pas que des asiles : hôpitaux, hospices, pouponnières livrent également leur tribut « d’inutiles » ! Après avoir gazé les handicapés au monoxyde de carbone, les docteurs de la mort récupèrent les dents en or, quelques organes vitaux, puis enfournent les dépouilles dans les crématoires. Le personnel administratif de l’Aktion T4 est ensuite chargé d’envoyer un certificat de décès (falsifié) aux familles, ainsi qu’une urne funéraire censée contenir les restes de leur proche ; elle contient en réalité un mélange indistinct de cendres, pelletées en masse à la sortie des crématoires.

SACRIFIÉS. Le complexe psychiatrique de Schönbrunn, dont les patients sont ici photographiés en 1934, participe activement au programme d’euthanasie programmée. Environ 5 000 enfants trouveront la mort au cours de l’Aktion T4. (Photo: Bundesarchiv, Bild 152-04-28 / Friedrich Franz Bauer / CC-BY-SA 3.0)

La logistique de l’Holocauste est déjà là : car cet épisode terrible n’est rien d’autre, pour l’état-major nazi, qu’une répétition en tenue de scène de la Shoah. Elle a permis d’en vérifier la logistique, et de nombreux exécuteurs de l’Aktion T4 seront remobilisés dans le cadre de la « Solution finale ». On estime entre 70 000 et 300 000 le nombre d’handicapés, hommes, femmes et enfants, ayant ainsi été assassinés entre 1939 et 1945. En France aussi, conséquence des privations, des négligences et du chacun-pour-soi qui prévalent en temps de guerre, 45 000 patients des asiles psychiatriques mourront de faim pendant l’Occupation…


Bibliographie

  • Claude Quétel, Histoire de la folie : de l’Antiquité à nos jours, Tallandier, coll. « Texto », 2020.
  • Alexis Carrel, L’homme, cet inconnu, Paris : Plon, 1935.
  • Daniel Bermond, « Alexis Carrel, l’eugénisme et le IIIe Reich », L’Histoire n°178, juin 1994.
  • Yves Ternon, « L’Aktion T4 », Revue d’Histoire de la Shoah n° 199 (2), 2013, pp. 37-59.
  • Laure Dubesset-Chatelain, « Nazisme : Aktion T4, la mise à mort des « inutiles » », GEO, 22 juin 2016.
  • Isabelle von Bueltzingsloewen, « Les « aliénés » morts de faim dans les hopitaux psychiatriques français sous l’Occupation », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 76 (4), 2002, pp. 99-115.