Le Poilu du Placard

Entre 1915 et 1918, le soldat irlandais Patrick Fowler a survécu dans la garde-robe d’une famille française. Au nez et à la barbe du régiment allemand qui séjournait dans la même maison…

Voici une offre d’hébergement qui défie les pires annonces de l’immobilier parisien : une surface habitable de moins d’un mètre carré, une hauteur sous plafond de 167 centimètres. Presque un cercueil. Et pourtant, entre janvier 1915 et novembre 1918, le soldat allié Patrick Fowler y a survécu quatre ans, séparé de ses ennemis par quelques millimètres de chêne.

C’est après la bataille du Cateau, le 26 août 1914, que l’angoisse du Dublinois commence. Après ses succès en Belgique, la 1ère Armée allemande s’enfonce en terre tricolore, ralentie par quelques régiments britanniques qui s’attardent dans les plaines du Nord. Hélas, après plusieurs heures d’un affrontement inégal, les forces alliées doivent battre en retraite. Dans la confusion, certains retardataires sont coupés de leurs régiments : c’est le cas de Patrick Fowler, qui évolue au sein du 11e régiment de hussards de la cavalerie britannique. Séparé de ses compagnons d’armes, le cavalier esseulé tente de retrouver son unité, qui se serait repliée en direction de Saint-Quentin. Mais toutes les routes semblent désormais bloquées par des soldats coiffés de casques à pointes et des barrages d’artillerie. Il faut se méfier des patrouilles ennemies : les Prussiens ont pour habitude de poignarder les meules de foin d’un coup de baïonnette pour s’assurer que personne n’y est caché…

Des civils à la rescousse

S’éloignant de la civilisation, l’Irlandais de 40 ans trouve refuge dans les bois entourant Bertry, un village de trois mille âmes situé au sud-est de Cambrai. Il passe ainsi l’hiver 1914, grelottant dans sa vareuse, son uniforme camouflé sous un large manteau de postier. Jusqu’à ce qu’il soit découvert le 15 janvier 1915 par un bûcheron des environs, Louis Basquin, affairé à débiter un arbre dans une clairière. « La première chose qu’il a faite a été de partager avec moi son déjeuner de pain et de fromage », dira plus tard Patrick Fowler.

Plutôt que le livrer aux autorités qui occupent la commune, le bûcheron conduit le soldat jusqu’à la ferme de sa belle-mère, Madame Belmont-Gobert, une veuve du village, laquelle partage son foyer avec sa fille Angèle. Lorsqu’elle aperçoit ce soldat hagard et amaigri, elle n’hésite pas une seconde : « hébété et désorienté, incapable de saisir le flot rapide de mots chuchotés, [Fowler] fut conduit directement vers ce qui allait devenir sa cachette pendant près de quatre ans », écrit le brigadier-général Spears, commandant de l’unité décimée. Plus précisément, un buffet de chêne massif qui trône dans le salon des Belmont-Gobert.

Claustrophobes s’abstenir : l’armoire mesure soixante-dix centimètres de haut et est séparée par le milieu en deux compartiments. La porte de droite donne sur des étagères où sont rangés vaisselle, draps et objets du quotidien ; la porte de gauche sur une penderie. En ces temps où les perquisitions sont monnaie courante, c’est le meilleur endroit où planquer un fugitif. « Je me cachais depuis moins d’une semaine quand la rumeur a couru que des soldats allemands allaient s’installer dans la maison, s’alarme bientôt l’Irlandais. Une semaine plus tard, ils sont arrivés – ils étaient huit. Ils occupaient l’étage, mais passaient le plus clair de leur temps à boire du café et à bavarder dans la pièce où je me cachais. »

UN ABRI TRÈS COMMODE Ce dessin représente la cachette où Patrick Fowler a passé la quasi-intégralité de la Grande Guerre. Pour éteindre tout soupçon, la maîtresse de maison avait pour habitude de laisser la porte de droite ouverte sur les – rares – denrées de son ménage. (Credit: Daily Telegraph/Imperial War Museum)

Le quadragénaire, déjà usé par cinq mois d’errance en forêt, passe des heures à retenir sa respiration, les jambes repliées contre sa poitrine. La maîtresse de maison, quant à elle, imagine toutes sortes de stratagèmes pour détourner l’attention. Lorsqu’un soldat s’aventure près de l’armoire, elle tente de le distraire avec une photographie de sa (jolie) fille aînée. Quand un craquement suspect du meuble éveille les soupçons, elle maudit à haute voix des souris imaginaires. Qu’arriverait-il si le soldat était découvert ? Ce dernier serait livré au peloton d’exécution, et ses hôtesses jetées en prison. Ce traitement fut malheureusement réservé au caporal Hull, l’officier supérieur de Fowler : lui aussi séparé de son unité et caché dans les environs de Bertry, il eut le malheur d’être dénoncé puis sommairement exécuté en octobre 1915.

45 mois d’angoisse

Alors il faut redoubler de vigilance sous le toit des Belmont-Gobert. La nuit, tandis que l’envahisseur roupille, le soldat peut enfin sortir de sa tanière pour détendre ses jambes endolories. « Je passais souvent quatre ou cinq heures d’affilée dans le placard pendant que les Allemands étaient assis autour du feu à quelques mètres de moi, racontera-t-il. Si j’avais ne serait-ce que toussé, tout aurait été fini. » En cette période de vaches maigres, Madame Belmont-Gobert doit compter sur quelques complices du village pour lui prodiguer nourriture ou médicaments. « Beaucoup d’entre eux lui ont apporté des œufs, du lait, du pain et des pommes de terre pour compléter son maigre garde-manger », se souvient Fowler.

Quarante-cinq mois vont ainsi s’écouler, interminables. Au bout d’un certain temps, la veuve Belmont-Gobert est contrainte de quitter sa ferme pour s’installer dans une maison du voisinage. Elle insiste pour emporter avec elle l’armoire : un soldat allemand se porte même volontaire pour l’aider à la transporter ! Quoiqu’un peu balloté, l’homme recroquevillé à l’intérieur n’est pas découvert, et le manège se poursuit ensuite dans l’autre résidence.

Enfin, le 10 octobre 1918, le village est libéré du joug prussien. Le famélique Patrick Fowler, l’uniforme froissé et le visage mangé par une barbe épaisse, est aussitôt arrêté. « Il y avait une sinistre ironie à être arrêté et conduit, encadré par deux policiers militaires, au quartier général britannique », soupire l’infortuné. Son état-major l’accuse de désertion ! Heureusement, l’Irlandais est reconnu par un ancien membre de son unité, qui le disculpe. Il passera le dernier mois de la guerre en Allemagne avec le reste de son régiment.

VEDETTES Après l’armistice, la garde-robe sera rachetée par l’industriel Charles Wakefield – fondateur de l’entreprise de lubrifiants automobiles Castrol – et confiée aux bons soins d’un musée londonien. (Credit: Imperial War Museum)

« En souvenir du merveilleux dévouement de la famille Belmont-Gobert, et souhaitant mettre en valeur son héroïsme dans mon récit, j’ai effectué quelques recherches afin de vérifier les faits, conclut Edward Spears après l’enquête qu’il effectua à Bertry en 1927. Celles-ci ont révélé que les femmes vivaient dans le dénuement et une extrême pauvreté. » Touché, le 11e régiment de hussards se mobilisera pour offrir une rente à la bienfaitrice de Fowler. Reçue à Windsor avec les honneurs, la veuve Belmont-Gobert sera élevée au rang de Dame de l’Empire britannique. Le meuble qui l’a rendue célèbre a également été acheminé jusqu’à Londres, où il est aujourd’hui exposé au musée des Hussards Royaux de Winchester.

Initialement publié sur Slate.fr


Bibliographie

  • Patrick Fowler, “My Four Years in a Frenchwoman’s Cupboard”, The Great War – I Was There, vol. 1, London, The Amalgamated Press Ltd.
  • Ben McIntyre, A Foreign Field: A True Story of Love and Betrayal in the Great War, HarperCollins, 2002.
  • E.L. Spears, Liaison, 1914: A Narrative of the Great Retreat, The Windmill Press, 1930.
  • Hedley Malloch, The Killing of the Iron Twelve, Pen & Sword, 2019.
  • Alistair Whitfield, “History in Moray: World War One soldier Patrick Fowler survived inside cupboard for four years”, The Northern Scot, 7 avril 2022.
  • The Cavalry Journal, vol. XVII, London, 1927.
  • « La réception des héroïnes françaises à Mansion House », Le Figaro, 9 avril 1927, p. 2.