Jules Brunet, Le (Vrai) Dernier Samouraï

Débarqué au Japon en 1867 pour y entraîner les régiments de samouraïs, le Français Jules Brunet finit par embrasser leur cause, joignant l’insurrection contre l’empereur. Un siècle et demi plus tard, il inspirera le personnage de Nathan Algren, campé par Tom Cruise dans Le Dernier Samouraï

Originaire de Belfort, en Alsace, Jules Brunet embrasse comme son père une carrière militaire. En 1861, il sort de Polytechnique au 4e rang sur 31 officiers, puis se fait remarquer dans la campagne mexicaine de Napoléon III, qui lui vaut à son retour la Légion d’Honneur. Ses supérieurs encensent un homme brillant, méthodique et discipliné ; sans surprise, il est donc intégré à la mission française envoyée au Japon à la demande du shogun Yoshinobu Tokugawa. Nous sommes en novembre 1866, et le jeune soldat de l’Est s’apprête à découvrir les miracles de l’Orient…

LES SEIZE SAMOURAÏS. La mission française rassemblée avant son départ pour le Japon, en 1866. Jules Brunet est le deuxième homme assis en partant de la droite. (Photo via Wikipedia/Domaine public)

à l’Est, du nouveau

Pourquoi le shogun fait-il appel aux Français ? Parce qu’au Japon, l’équilibre des forces est en train de basculer. Cela fait plus de sept siècles que le shogunat, protégé par les régiments samouraïs, contrôle les affaires du pays. Officiellement, cette caste, bras armé de l’empire, obéit à l’empereur (mikado) ; mais en coulisses, le pouvoir militaire suffit à lui octroyer le pouvoir politique. C’est pourquoi elle se protège depuis le XVIIe siècle de toute influence extérieure. Le christianisme y est interdit, les routes de commerce avec l’Occident sont barrées. L’archipel vit en vase clos.

Cette situation change dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’amiral américain Perry force l’accès aux ports nippons en 1853, ouvrant la voie à des traités d’ouverture signés par le gouvernement japonais en faveur des Pays-Bas, des États-Unis, de la Russie et de la Grande-Bretagne. Pourquoi se priver des progrès techniques qui illuminent l’Occident ? Décimés par les famines et écrasés d’impôts, les paysans protestent contre le shogunat, souhaitant goûter à leur tour aux promesses de l’industrie et du commerce international. La modernisation du pays à marche forcée ouvre le Japon aux influences occidentales. Les pratiques ancestrales n’ont plus la cote. Ni les samouraïs, dont les traditions passéistes passent pour obsolètes…

RŌNIN. Dans les années 1860, les marchands s’enrichissent aux dépens des seigneurs locaux, incapables de financer la loyauté de leurs serviteurs samouraïs. Désormais sans emploi, beaucoup deviennent des rōnins ou « vagabonds » : convertis en prêtres errants, en fermiers ou en criminels, ils sont considérés comme des parias. (Photo via FuransuJapon)

Vers la guerre

Le shogun n’a pas d’autre alternative : pour sauver sa place, Tokugawa doit à son tour opter pour la modernité. Les troupes impériales ont fait appel aux Britanniques ; le shogun choisit, lui, de se fier au savoir militaire des Français, héritiers de Napoléon. En janvier 1867, la mission française jette l’ancre au port de Yokohama, avec à son bord le capitaine Brunet. Les instructeurs tricolores se mettent aussitôt au travail, mis au parfum par le maréchal Randon : « Cette mission a pour objet, vous le savez, d’apporter autant que le comportent les mœurs et le degré de civilisation du pays, le concours de notre expérience administrative et militaire à l’organisation et à l’instruction de l’armée japonaise ».

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Pendant plus d’un an, les officiers français entraînent les samouraïs en vue d’une confrontation avec les armées impériales, de plus en plus inéluctable. La tâche est immense : les milices du shogun sont équipées de vieux canons, leurs méthodes sont obsolètes, le recrutement se fait en dilettante, et les corps d’armée manquent d’unité. Jules Brunet supervise la création d’un arsenal avec fonderie et poudrerie afin de doter les samouraïs d’armes résolument modernes. Cela suffira-t-il à sauver le shogunat ?

GARDE-A-VOUS. Un régiment d’infanterie japonaise participe à l’entraînement « à la française » en 1867. Malheureusement, un an ne sera pas suffisant pour former le gros des troupes. (Photo: Wikipedia/Domaine public)

Début 1868, la guerre civile éclate. On a restitué à l’empereur le pouvoir suprême : Tokugawa n’est plus qu’une ombre à effacer. Il en vient aux mains avec des clans proches du mikado à Fushimi et à Toba en janvier. Les quinze mille hommes du shogun forment une milice bariolée, reflet de sa formation incomplète : on y retrouve des lanciers, des épéistes, des samouraïs en armure, mais aussi des soldats en uniformes français munis d’armes à feu. Dans le camp d’en face, complètement modernisé, on dispose de mitrailleuses Gatling et d’obusiers anglais…

La clandestinité

Sans surprise, c’est une déroute totale pour les forces du shogun. Abandonnant le combat, Tokugawa doit abdiquer et, par le jeu des alliances et des menaces diplomatiques, la France signe un traité de neutralité. Contre toute attente, une poignée de soldats français restent fidèles à leurs engagements et joignent la résistance, organisée par l’amiral Enomoto et réfugiée sur l’île Hokkaidō. Jules Brunet en fait partie : pour ne pas être accusé de désertion, il remet à ses supérieurs une lettre de démission.

« Risquant mon avenir comme fonctionnaire français, je me suis borné à m’assurer de modestes et honorables moyens d’existence de la part des Japonais, et seul je veux essayer d’être utile à nos amis en ce pays. […] Je ne me fais pas illusions sur les difficultés ; je les affronte avec résolution, décidé à mourir ou à bien servir la cause française en ce pays. »

Ensemble, rebelles français et japonais reprennent l’île aux forces impériales et déclarent le 25 décembre 1868 la république d’Ezo, faisant sécession du pays. La moitié de l’armée – grosse d’à peine trois mille hommes – y est commandée par Brunet, qui continue d’assurer leur instruction tout en renforçant les défenses de l’île. Cependant, dénoncée par les autorités internationales (notamment la France et la Grande-Bretagne), la république d’Ezo voit s’éloigner l’espoir d’une autonomie sans effusion de sang.

L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE. Après sa défaite à Fushimi-Toba, Tokugawa se replie vers Edo. En arrière-plan, le château d’Osaka, forteresse symbolique du shogunat, est en flammes. (Photo: Wikipedia/Domaine public)

Dès 1869, les forces impériales répliquent avec force. Débarquée à Hokkaidō, l’armée de l’empereur attaque les retranchements de la coalition. Elle capture notamment le commandant français Collache, qui sera ensuite promené d’île en île dans une cage en osier, ce spectacle ambulant censé montrer à la population locale ce qu’il en coûte de se mesurer à l’Empire… En juin, les derniers rebelles se sont repliés à Hakodate, la capitale. Ils sont moins d’un millier. Sachant la défaite inéluctable, Brunet s’enfuit avec quelques-uns de ses camarades français, blessés pour la plupart, et trouve refuge dans un bateau allié qui l’accueille incognito.

En juin 1869, la république éphémère d’Ezo est dissoute. Grâce à l’intercession du gouvernement français, les dissidents sont épargnés et rapatriés. Brunet rentre à Paris, où sa conduite n’est pas jugée répréhensible. Le dernier samouraï n’a pas fini de faire parler de lui : en février 1870, il reprend du service face aux Prussiens. Grimpant les échelons militaires, il deviendra chef de cabinet au Ministère de la Guerre au terme d’un demi-siècle de service estimé. Toute sa vie, il conservera les sabres qui lui avaient été offerts par le shogun, ainsi que des aquarelles lumineuses lui rappelant ses aventures en Orient.


Bibliographie