Witold Pilecki, Prisonnier Volontaire à Auschwitz

Certains font des pieds et des mains pour échapper à l’enfer. Witold Pilecki s’y est engouffré de son plein gré. En 1940, ce résistant polonais se fait déporter à Auschwitz-Birkenau pour y organiser la résistance de l’intérieur. Portrait d’un héros méconnu.

Auschwitz-Birkenau, forteresse hérissée de miradors, de barbelés et de murailles de briques, n’usurpe pas sa sinistre réputation. C’est le camp d’extermination le plus lugubre de la Seconde Guerre mondiale. Entre 1940 et 1945, plus d’un million de personnes y ont perdu la vie, anéantis par la faim, le froid, le labeur, les maladies, disséqués vivants par les « médecins » du camp ou dispersés aux quatre vents dans les crématoires. Accablés physiquement, vaincus mentalement, peu de prisonniers ont tenté d’échapper à cette horreur quotidienne : on recense seulement 928 tentatives d’évasion, dont quatre sur cinq échoueront.

Raflé volontaire

S’il est aussi difficile de quitter le camp, nul doute qu’aucun individu sain d’esprit ne songerait à y pénétrer de son plein gré… C’est pourtant la voie choisie par un certain Witold Pilecki. Résistant polonais de la première heure, doublement décoré à l’occasion de la défense de Varsovie en 1920 (il n’avait pas vingt ans), l’officier entend les murmures qui courent sur le camp de prisonniers d’Auschwitz, alors en pleine construction. Lorsque la Pologne tombe aux griffes de l’ogre allemand, en octobre 1939, l’officier prend le maquis et se met à recruter pour l’Armée Secrète de Pologne, un réseau de résistance souterrain. Sa couverture ? Il se prétend gérant d’un entrepôt de cosmétiques. Et quoi de mieux pour maquiller sa véritable identité ?

GRISAILLE. Avant d’être un camp de concentration puis d’extermination, Auschwitz était un complexe militaire. C’est aussi le nom allemand de la ville, qui en polonais s’appelle Oswiecim – et que l’Allemagne et la Pologne se disputent depuis le Moyen Âge…

Septembre 1940. Alarmé par les rapports incomplets concernant Auschwitz, Pilecki soumet à sa hiérarchie de l’ombre une suggestion audacieuse : il va se faire déporter volontairement au camp de concentration afin d’y organiser la rébellion. Suicidaire ? Peut-être. Toujours est-il que le résistant n’a pas froid aux yeux. Témoin d’une rafle le long de la rue Felińskiego, à Varsovie, Pilecki se mêle à une cohorte de prisonniers tétanisés. Ils seront 1800 à rejoindre, entassés dans des wagons à bestiaux, leur sinistre destination quelques jours plus tard.

Matricule 4859

Le voici pénétrant quelques jours plus tard dans le Stammlager, le camp principal d’Auschwitz. « Nous nous approchâmes d’une porte surmontée de barbelés où le slogan Arbeit macht frei (Le travail rend libre) pouvait être lu. Ce ne fut que plus tard que nous apprîmes à le comprendre. » La liberté, à Auschwitz, c’est la mort qui épargne bien des souffrances… Entre deux passages à tabac, Pilecki (entré sous un faux nom) reçoit le matricule 4859. C’est la première étape d’une déshumanisation qui tue plus rapidement que les mitrailleuses SS. Le crâne rasé, vêtu du pyjama rayé orné d’un triangle rouge (la marque des prisonniers politiques), l’officier est réduit à sa plus simple expression, privé d’identité. « C’est comme si chaque individu était inhibé par la masse, écrira-t-il. Nous étions comme un troupeau de moutons. »

DÉSHUMANISÉ. Witold Pilecki en uniforme avant la guerre et en pyjama rayé après sa déportation à Auschwitz. Un tel traitement visait à fondre l’identité de chacun dans la masse et à briser les résistances. (Crédits photo: Wikipedia/Domaine public, Piotrus via Wikipedia/Fair use, Stanislaw Mucha via Bundesarchiv B-285/CC BY-SA 3.0)

Mais il en faut davantage pour abattre Pilecki. Malgré les maigres rations et les châtiments humiliants que leurs tortionnaires leur font subir (goguenards, les SS promettent une espérance de vie de six semaines aux détenus), l’officier et ses camarades d’infortune se ressaisissent. Autour du charisme fédérateur du résistant, les cellules rebelles du camp s’unissent. A coup de discussions secrètes et de sourires volés, le réseau de résistance grossit de plusieurs dizaines de membres. Pilecki confie son premier rapport à un prisonnier relâché par un SS corrompu ; c’est un témoignage poignant de l’enfer que vivent des milliers de déportés, transmis peu après à la résistance polonaise. Mais le pire reste à venir ! A partir de 1942, la machine de mort nazie s’accélère. Le gazage systématique au Zyklon B, à propos duquel les murmures épouvantés circulent, traumatisent le résistant. « Il n’y a pas de mots pour exprimer cette chose. Je voulais utiliser le terme bestialité, mais non… C’est bien pire que cela, l’homme est pire que les bêtes ! Cela surpasse tout l’enfer. »

La grande évasion

Désormais, une seule chose compte : préparer l’insurrection des rebelles qui, selon Pilecki, ne tardera pas à se matérialiser, avec l’appui bienvenu des Alliés. Pour préparer le terrain, les résistants prennent jour après jour le contrôle du camp. Ils mettent en place un roulement du travail visant à épargner aux plus faibles les tâches harassantes. Ils construisent un poste de radio à l’aide de pièces détachées et transmettent des compte-rendus aux puissances alliées. Ils contaminent les gardes SS avec des poux infectés par le typhus. « Nous étions capables de prendre le contrôle du camp en quelques jours, s’enthousiasme Pilecki. Nous n’attendions que l’ordre de le faire. »

MORTELLE SÉLECTION. Des soldats SS effectuent le tri des déportés à la gare d’Auschwitz, en 1944. Cela fait deux ans que les chambres à gaz sont en opération. (Crédit: Auschwitz Erkennungsdienst via Wikipedia/Domaine public)

Mais l’ordre tant attendu n’arrivera jamais. L’état-major allié, informé de la situation dès 1941, a d’autres priorités. L’Armée Secrète de Pologne, quant à elle, dispose de ressources bien insuffisantes. Par ailleurs, prenant de plus en plus de risques, Pilecki pourrait compromettre l’ensemble de son organisation s’il tombait entre les mains de SS à la torture facile… C’est pourquoi l’officier échafaude un nouveau plan : s’évader ! L’opportunité se présente en avril 1943. Avec la complicité de deux détenus, Edek et Jasiek, il parvient à atteindre la boulangerie du camp, située au-delà de la clôture – et dont il a pu franchir les portes en reproduisant les clés à l’aide de mie de pain insérée dans les serrures ! Au terme de mille péripéties, les trois hommes détalent dans la nuit du 26 avril. Voilà l’officier polonais libre, à nouveau propriétaire de son identité, après deux ans et sept mois à arpenter l’enfer sur terre.

Nouveaux combats

Loin de prendre du repos, Pilecki rentre à Varsovie où il décrit, assez brutalement, les conditions d’internement qui étaient les siennes durant son « séjour » entre les barbelés d’Auschwitz. Ce texte (le fameux « Rapport Pilecki ») aura un retentissement sans précédent sur les mémoires, mettant en lumière avec un réalisme cru la barbarie de l’Holocauste. Quelques mois plus tard, le soldat prend part à l’insurrection de Varsovie face à l’occupant nazi ; c’est alors l’été 1944, et les plans d’Hitler commencent à prendre l’eau. Le lugubre camp d’Auschwitz-Birkenau est libéré en janvier 1945 par les troupes soviétiques. A l’intérieur du « camp de la mort lente » survivent 7000 prisonniers squelettiques. Les autres ont été abattus pendant l’évacuation désordonnée du camp.

AUX ABOIS. Soldats allemands aux aguets pendant l’Insurrection de Varsovie, en août 1944. Réprimée dans le sang, elle conduira à la mort de près de 200 000 civils polonais et à la destruction de 25% de la cité. (Crédit: Bundesarchiv Bild 183-97906 via Wikipedia/CC BY-SA 3.0)

La fin de la guerre ne mettra pas Witold Pilecki au chômage. La stratégie politique de Staline, qui pousse des dirigeants communistes dans les gouvernements fraîchement libérés du joug nazi, lui déplaît – non sans raison. Sa fibre patriotique le pousse à emprunter une fois de plus le chemin de la clandestinité. Il espionne pendant plus de deux ans les autorités au pouvoir et combat la dictature communiste, condamnant une barbarie qui ressemble trait pour trait à celle qu’il côtoyait à Auschwitz. Sa vie est instable : il change d’emploi fréquemment pour éviter les soupçons et, lorsque sa couverture est découverte, il refuse, malgré l’ordre de ses supérieurs, de quitter la Pologne. Arrêté en mai 1947 puis jugé au cours d’un procès fantoche, il est condamné à mort par le gouvernement de son propre pays. Lorsque la sentence tombe, l’accusé aurait calmement déclaré : « J’ai tenté de vivre ma vie de telle façon que lorsque l’heure de ma mort surviendrait, je ressentirais davantage de joie que de peur ».

ACCUSÉ. Witold Pilecki durant sa mascarade de procès, en mars 1948. Les charges retenues contre lui : franchissement illégal des frontières, utilisation de faux-papiers, port d’arme illégal, espionnage et tentative d’assassinat. (Crédit: Wikipedia/Domaine public)

Le 25 mai 1948, au terme d’une vie de combats et d’insoumission, Witold Pilecki est abattu d’une balle dans la nuque à la prison de Mokotów. C’est un lieu qui a la couleur de l’oubli pour un homme qui n’y a pourtant pas sa place. Soldat décoré, résistant, maquisard, espion, détenu volontaire, père aimant, idéaliste et patriote ; toutes les facettes de Witold Pilecki se rassemblent en une seule, celle du héros de l’ombre qui n’a pas hésité à tout sacrifier pour un espoir invraisemblable d’humanité.


Merci à Nicolas G qui m’a fait découvrir ce personnage bouleversant.


Bibliographie

  • Mamytwink (Florian Henn, Julien Aubrée, François Calvier), Histoires de guerre, Michel Lafon, 2020.
  • Tal Bruttmann, Auschwitz, La Découverte, 2015.
  • Natasha Frost, “Horrors of Auschwitz: The Numbers Behind WWII’s Deadliest Concentration Camp”, History.com, 23 janvier 2020.
  • John Besemeres, “The Worst of Both Worlds: Captain Witold Pilecki between Hitler and Stalin” A Difficult Neighbourhood: Essays on Russia and East-Central Europe since World War II, ANU Press, Australia, 2016, pp. 63–78, via JSTOR.
  • Timothy Snyder, “Were We All People?”, The New York Times, 22 juin 2012.

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