Vassili Arkhipov, L’Homme Qui Sauva Le Monde

En octobre 1962, le monde est au bord de la guerre nucléaire. Les nerfs à vif, le doigt suspendu au-dessus de l’arme atomique, les superpuissances tergiversent. A bord d’un sous-marin enfoncé dans les Caraïbes, un vice-amiral soviétique va prendre une décision amenée à changer le cours de l’Histoire…

Octobre 1962. Les regards du monde entier sont braqués sur l’archipel de Cuba, aux Caraïbes. Plateforme stratégique de l’URSS aux portes de l’Amérique, l’île a été transformée en château fort. Un an plus tôt, l’invasion catastrophique de la Baie des Cochons, ordonnée par Kennedy, s’était soldée par un échec diplomatique retentissant. Les greniers à fusées ont depuis enflé, bourrés jusqu’à la gueule de missiles balistiques d’importation soviétique. Des photos satellites ont révélé la présence de nombreuses têtes atomiques sur l’île (on a même repéré des ingénieurs russes dans les parages). Ce, à moins de cent cinquante kilomètres du sol américain…

PAS DE FUSÉE SANS FEU. L’une des photographies satellites de la base cubaine de San Cristobal, 1962. (Source: U.S. Department of Defense/John F. Kennedy Presidential Library via Encyclopædia Britannica)

Face-à-face explosif

Il n’en faut pas plus pour alarmer JFK. « Cette transformation précipitée de Cuba en importante base stratégique, par suite de la présence de ces puissantes armes offensives à long rayon d’action et qui ont des effets de destruction massive, constitue une menace précise à la paix et à la sécurité de toutes les Amériques. » Le président décide aussitôt l’embargo de Cuba, et ordonne à sa flotte de patrouiller les eaux caribéennes afin d’en chasser tout appareil soviétique. La tension est à son paroxysme ! Tandis que secrètement, quatre sous-marins soviétiques armés de torpilles nucléaires s’approchent de l’île…

Le 27 octobre, la rencontre entre les deux flottes a finalement lieu. Les quatre sous-marins russes font face à onze destroyers et un porte-avions américain. Mais les appareils de Washington ignorent la puissance de feu de leurs adversaires (pourtant équivalente à quinze kilotonnes, soit autant que la bombe qui a réduit Hiroshima en poussière) : pour eux, c’est simplement un souci mécanique qui a amené les sous-marins russes dans les parages.

PIÈGE DES PROFONDEURS. Un sous-marin soviétique de la classe B-59 fait surface près de Cuba, fin octobre 1962. (Source: U.S. National Archives, Still Pictures Branch, Record Group 428, Item 428-N-711200.)

Comme un poison dans l’eau

Il faut faire vite ; exploiter cette indifférence manifeste. Le capitaine d’un des B-59, Valentin Savitsky, convaincu qu’une guerre ouverte est inévitable, promène son doigt au-dessus du bouton rouge. Pourquoi hésite-t-il ? Par respect du protocole : avant de mettre à feu une torpille nucléaire, il doit obtenir l’accord de son second (Vassili Arkhipov) et de l’officier politique (Ivan Maslennikov), tous deux présents à bord. Il ne faudrait pas froisser Moscou… La discussion s’ouvre entre les trois hommes. Dans la carcasse métallique de l’appareil, la température dépasse les 50°C, car le système de ventilation a surchauffé. De l’échange qui s’ensuit dépend sans aucun doute le destin de millions d’individus…

Les heures s’écoulent. Le sous-marin est ballotté par les explosions : les militaires américains, suivant la procédure ordonnée par Kennedy, activent des charges sous-marines afin de forcer l’appareil soviétique à faire surface. Il est cinq heures de l’après-midi. Aux commandes du B-59, le capitaine Savitsky, épuisé et nerveux, est prêt à faire feu. « La guerre a peut-être déjà commencé là-haut » s’écrie-t-il. « Nous allons les faire sauter ! On va mourir, mais pas avant de les avoir tous coulés – on ne sera pas la risée de la flotte. » Mais Arkhipov, qui a su garder la tête froide, tempère : selon lui, ces explosions ne sont que des avertissements, et non pas des tentatives délibérées de les esquinter. A force de délibérations, il pousse son capitaine à entendre raison. Lorsque le B-59 fait surface, les mariniers constatent avec soulagement que le chaos ne fait pas rage dans la Mer des Caraïbes… On diffuse même un jazz insouciant sur le pont du porte-avions américain.

La détente aux enfers

Finalement, le 28 octobre, Khrouchtchev et Kennedy s’entendent pour trouver une issue diplomatique au conflit. Les missiles nucléaires sont désarmés. La flotte soviétique tourne les talons et Fidel Castro, médusé par la volte-face de ses alliés, est furieux. D’après l’un des adjoints de JFK, Arthur Schlesinger, l’épisode cubain marque « le moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité ». Rien que ça.

TÉLÉPHONE ROUGE. La fin de l’année 1962 a prouvé la nécessité d’établir une ligne de communication directe entre le Kremlin et le Pentagone pour Kennedy et Khrouchtchev, ici photographiés au Sommet de Vienne, 1961. (Photo: Atlantic Council)

La lumière ne sera pas faite sur ce huis-clos caribéen avant 2002, date d’une conférence donnée à La Havane sur le sujet. Au cours de son intervention, documents récemment déclassifiés à l’appui, le directeur de la National Security Archive, Thomas Blanton, déclara simplement que « cet homme, Arkhipov, sauva le monde ». Mais le doute persiste, et le comportement des officiers en cette heure décisive reste flou. Ajoutez à cela le fait que le principal intéressé ne puisse en témoigner – Vassili Arkhipov, que son épouse Olga décrivait comme quelqu’un de simple et de modeste, s’est éteint trois ans plus tôt des suites d’une douloureuse maladie. Un cancer lié, paraît-il, à une trop forte exposition aux radiations.


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Bibliographie

Cover: Montage (c) The Storyteller’s Hat / Fil de l’Histoire. Image via Wikipedia, CC BY-SA 4.0.

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