Nuit d’Ivresse à Karánsebes : La Bataille Sans Vainqueurs

Un épisode de la guerre austro-ottomane, au soir du XVIIIe siècle, laisse encore les tacticiens militaires dans l’embarras… Et les historiens dubitatifs. Comment l’armée autrichienne a-t-elle pu s’anéantir elle-même ? Récit d’une bagarre qui n’a pas eu besoin d’adversaires pour tourner à la déroute.

Replaçons les choses dans leur contexte : au XVIIIe siècle, les querelles entre les Ottomans et les puissants Habsbourg ne sont pas un fait nouveau. Depuis la fin du Moyen Âge, les Turcs cherchent à renverser l’équilibre des forces en Europe. Après avoir terrassé l’Empire Byzantin, dernier reliquat de la gloire ternie de Rome, ils inquiètent les Vénitiens et les Espagnols en Méditerranée. Mais les puissances chrétiennes, en s’unissant contre le conquérant musulman (c’est la Sainte-Ligue de mai 1571, qui rassemble la plupart des forces européennes à l’exception de la France, alliée ottomane), parvient à préserver ses frontières. Pour l’instant.

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L’alliance franco-musulmane, orchestrée sous François Ier avec Soliman Le Magnifique, et qui perdurera jusqu’à Napoléon, déclenche la fureur des rois occidentaux. C’est l’union de la chrétienté avec l’islam, « sacrilège de la fleur de lys et du croissant ».

La diplomatie du croissant

Par ailleurs, les Ottomans ont un certain nombre de dictateurs internes à mater ; c’est le cas de « l’Empaleur » Vlad Tepes, prince sanguinaire qui fait clouer sur leurs têtes les turbans des émissaires turcs qu’il reçoit … Mais les trouble-fêtes sont bientôt corrigés, et les grands vizirs peuvent à nouveau étudier les cartes de leur empire. En 1683, ils assiègent Vienne, sans davantage de succès ; on raconte même que les Turcs, abandonnant dans leur déroute des sacs de café, introduiront la boisson dans la capitale autrichienne… Et même le croissant, modelé par un boulanger patriote, dont la forme rappelle le croissant de lune des drapeaux ennemis !

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Pour autant, la guerre est loin d’être terminée. Enfiévré par cette victoire, Joseph II d’Autriche lève un contingent de 250 000 hommes pour s’aventurer en Serbie en février 1788. Craignant les Ottomans qui fourmillent dans Belgrade, il préfère camper sur les rives du Danube, infestées de moustiques. Mauvaise tactique : 30 000 hussards sont balayés par la malaria…

Boire ou (bien se) conduire

Et après ? En septembre, une division de près de 100 000 hommes entre dans Karánsebes, un village de Transylvanie (actuelle Roumanie). La nuit tombe sur ce 21 septembre 1788 lorsqu’un groupe de hussards, en amont de la colonne, repère une bande de gitans. Du schnaps et des filles faciles, donc ; consciencieux, les soldats décident de partir en reconnaissance…

Le reste de l’infanterie, campé sur ses positions, veille au grain. Et si le Turc profitait de l’obscurité pour pénétrer sous les tentes des officiers et trancher des gorges ? Soudain, une rafale de coups de feu déchire la nuit noire ; aussitôt, les soldats s’ébranlent vers la source de la fusillade dans la confusion la plus totale. Entre les contingents autrichiens, hongrois, polonais, lombards et tchèques, personne ne comprend les ordres : et on tire sur l’Ottoman qu’on croit voir surgir partout… Il paraît même qu’un officier ordonne « Halt » mais ne fait qu’accroître la panique, car les oreilles détraquées par la peur ont compris « Allah » ! Deux jours plus tard, lorsque les armées ottomanes entrent dans Karánsebes, elles découvrent 10 000 Autrichiens morts ou agonisants.

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L’Autriche fait l’autruche

Bizarre, vous avez dit bizarre ? Cette bourde militaire paraît trop incroyable pour être vraie. Elle est d’ailleurs relatée pour la première fois dans un écrit du XIXe siècle, près d’un demi-siècle après les faits. Pour autant, un épisode de « tir ami » a bien dû se produire dans la nuit du 21 au 22 septembre 1788, puisque Joseph II lui-même décrit l’incident dans ses notes :

« La colonne dans laquelle je me trouvais fut totalement dispersée. Canons, chariots, et tentes avaient été renversés, c’était horrible ; les soldats s’entretuaient ! Finalement le calme fut restauré, et nous furent chanceux que les Turcs ne fussent pas sur nos traces, sinon l’armée tout entière aurait été anéantie. »

Verdict ? Si l’incident de Karánsebes a bien eu lieu, le nombre de ses victimes doit sans aucun doute être minimisé. Toutefois, on peut comprendre que les Autrichiens n’aient pas éventé le secret de cette gueule de bois maladroite, qui ternit quelque peu leur réputation… Raison pour laquelle l’épisode a mis un certain temps à apparaître dans les manuels d’Histoire.

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Piètre stratège, affaibli par la malaria et les privations de la guerre, Joseph II s’éteint en février 1790. Son successeur Léopold II souhaite corriger la diplomatie tempétueuse de l’Autriche, et signe la paix ottomane avec le traité de Sistova, en 1791. L’empereur a d’autres chats à fouetter : il s’inquiète des idéaux révolutionnaires qui commencent à gangréner les trônes d’Europe. Sa sœur, d’ailleurs, l’appelle au secours depuis la Cour de France : une certaine Marie-Antoinette

 

 


Bibliographie

2 commentaires

  1. Łukasz Mikołaj Sadowski Texte très intéressant. Mais… L’illustration principale est un tableau du peintre polonais du 19ème siècle Józef Brandt. Ce tableau represent la bataille des forces polonaises contre les Turcs au XVIIe siècle. Et pas les Autrichiens à la fin du XVIIIe siècle… Soit dit en passant: la Pologne a combattu avec la Turquie en XV, XVI siècles , puis de 1620 à 1699. En 1683, Vienne a été sauvée par les secours dirigés par le roi de Pologne Jan (Jean) III Sobieski. Malgré tout – c’est bien que cette fois, en 1788, les Autrichiens étaient ivres et non les Polonais 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Lukasz, merci pour ce complément d’information ! Effectivement je me suis permis un petit écart dans le choix de l’illustration, l’événement de 1788 restant très mystérieux (et assez humiliant) donc peu représenté. A bientôt 🙂

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