Vlad l’Empaleur, Le Prince-Dragon des Carpates

On sait bien peu de choses à son sujet, si ce n’est qu’il était prince de Valachie au XVème siècle, et qu’il inspira à Bram Stoker le personnage de Dracula. Mais qui était vraiment Vlad l’Empaleur ? Excursion (prudente) en Transylvanie, à la poursuite de légendes nébuleuses.

« Le château de Dracula se dessinait à présent, net, contre le ciel rouge et chaque pierre de ses créneaux brisés prenait un relief effrayant, inoubliable. » Ainsi l’écrivain Bram Stoker décrit-il la lugubre forteresse du Comte Dracula. Son récit, publié en 1897, contribue à populariser le mythe du vampire, depuis décliné à toutes les sauces (à l’instar des zombies déterrés par le folklore haïtien). Mais derrière l’imagerie fantaisiste des caveaux surpeuplés et des cercueils à demi ouverts, se cache un personnage bien réel : Vlad III dit l’Empaleur. Démêlons le roman de la réalité.

Vlad II Vlad III Dracula montage
Portraits de famille : à gauche, Vlad II le Dragon, à droite Vlad III l’Empaleur. (Credit: Wikipedia/Domaine public)

Fantômes de Transylvanie

La Valachie, ancienne province roumaine, est une terre de contrastes. Bordée au nord par les Carpates, ceinturée au sud par le ruban bleu du Danube, elle bénéficie d’un isolement géographique bienvenu au milieu du XVème siècle. Bienvenu, car le voisin ottoman est gourmand : rendu maître de Constantinople en 1453, il a terrassé pour de bon l’Empire Byzantin, dernier reliquat de la gloire romaine. Son expansion en Asie est inéluctable. Les Turcs s’invitent aux funérailles de leurs voisins.

Depuis le début du siècle, donc, les dirigeants valaques payent une rançon à l’occupant – le prix de la paix. Mais les tensions sont loin d’être désamorcées, et la région, particulièrement prospère, alimentée par le juteux commerce du Danube, grouille de soldats ennemis. Le conflit géopolitique masque l’impasse religieuse, l’islam ottoman se heurtant au christianisme des souverains valaques. Le temps des Croisades n’est pas encore révolu ! C’est sur cette scène surchauffée qu’entre Vlad Dracul, voïvode (prince) de Valachie depuis 1436.

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Pourquoi « Dracul » ? Deux explications à ce sobriquet : le terme dracul signifierait « diable » dans le parler local, ou (plus vraisemblablement), il viendrait de l’appartenance de Vlad à l’Ordre du Dragon, une société chrétienne qui condamne l’hérésie ottomane… (Photo: AJ Oswald via Wikipedia/CC BY-SA 2.0)

Le réveil du dragon

Conscient de la toute-puissance des Turcs, Vlad Dracul ouvre l’œil à la frontière de la Transylvanie. Contre toute attente, la menace vient de l’intérieur : enlisé dans le tourbillon sanglant des guerres de succession, le dirigeant est assassiné en 1447. Son fils aîné, Mircea, reçoit un supplice pire que la mort — on lui crève les yeux avant de l’enterrer vivant. Le ton est donné. Son second fils, Vlad Dracula (« le fils du dragon »), prétendant légitime à la succession, est contraint de s’exiler en Moldavie au profit de son cousin, qui s’assoit (du moins temporairement) sur le trône de Valachie.

Mais le prince n’a pas dit son dernier mot. Rassemblant ses armées, nouant des alliances de circonstances, il revient en force en 1456 : les assassins de son père sont écrasés. C’est le premier pas d’une politique de « grand ménage ». Sa priorité ? Se débarrasser des boyards, l’élite aristocratique locale, coupable d’avoir conspiré contre Vlad Dracul. Et quoi de mieux qu’un jour de fête pour organiser une purge ? Le dimanche de Pâques 1459, Dracula convie deux centaines de nobles (et leurs familles) à sa table. Mais les invités déchantent vite : certains sont exécutés, les autres réquisitionnés sur le chantier d’une forteresse, où ils meurent d’épuisement dans leurs habits du dimanche…

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Pendant le règne de Vlad Dracula (1456-1462), les relations entre Ottomans et Valaques sont particulièrement tendues. (Peinture: Theodore Aman, Vlad l’Empaleur et les Émissaires Turcs, 19ème s. via Wikipedia/Domaine public)

Diplomatie sanguinaire

Le besoin de réforme est profond. L’armée et le système de conscription sont révisés, l’État modernisé, le commerce strictement encadré. Les Ottomans ne sont pas la seule cible du dragonnet : les Hongrois et les Saxons de Transylvanie sont également bousculés sur leurs terres. Irrité, le sultan turc Mehmed II envoie deux émissaires au palais de Dracula pour refroidir ses ardeurs ; lorsque les messagers refusent d’ôter leur turban — coutume religieuse oblige –, Vlad fait clouer leur couvre-chef sur leur crâne…

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Au terme de la bataille nocturne de Târgoviște, qui oppose Mehmed II et Dracula en 1462, ce dernier fait empaler plus de 20 000 soldats ennemis. (Peinture de Theodor Aman, 19ème s. via Wikipedia/Domaine public)

S’ensuit une longue période de guerres intermittentes, durant lesquelles la cruauté de Vlad se fait jour. Au soir d’une bataille en 1462, il fait empaler plus de 20 000 prisonniers ennemis afin de décourager les envahisseurs. On dit même que le prince dîne au milieu des pics acérés où les suppliciés sont embrochés ! Dans la mémoire collective, Dracula est pour de bon devenu « l’Empaleur », et la chronique ne se lassera pas de le décrire en tyran sanguinaire. Capturé par le sultan, Vlad se morfond en Hongrie avant de mourir au combat pour le contrôle de la Valachie en 1476. Ainsi s’éteint l’homme ; ainsi naît la légende…

Au-delà du mythe

Relayé par la chronique germanique et musulmane, le récit des atrocités de Vlad contamine l’Asie et l’Europe à la fin du XVème siècle. Mais Saxons comme Ottomans, ses ennemis jurés, ont de bonnes raisons de ruiner sa réputation. Quatre siècles plus tard, Vlad émerge de son caveau dans les écrits de Stoker. Assiste-t-on alors à la résurrection du prince-dragon ? Dans les notes manuscrites de l’auteur, il n’est jamais fait mention de l’Empaleur — seul le nom « Dracula » apparaît, ce qui laisse à penser que le romancier n’avait guère d’informations à son sujet, bâtissant à partir de rien le squelette de son vampire.

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De nombreux récits fantaisistes ont alimenté la légende noire de Vlad III. A gauche, une gravure de 1499 le représente dînant au milieu de ses victimes empalées ; à droite, un portrait dessiné sur un manuscrit allemand de 1491. (Source: Wikipedia/Domaine public & Wikipedia/British Library)

Comment départager la réalité de l’ombre ? Certes, l’Empaleur avait un goût certain pour le macabre théâtralisé ; mais certains murmures obscurs qui courent à son sujet n’ont aucune légitimité historique. Le personnage ne se résume pas à sa cruauté spectaculaire : en Roumanie, son héritage est celui d’un prince ferme mais juste, épris d’indépendance ! Qu’on se rassure : il n’y a pas de quoi brandir les gousses d’ail.

 

 


Bibliographie

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